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Acte IV, Scène VI

La jalousie de Phèdre

Phèdre venait plaider auprès de Thésée en faveur d’Hippolyte, qu’elle a faussement accusé. Elle apprend qu’Hippolyte aime Aricie. Celui qu’elle croyait insensible à l’amour aime une autre femme. La jalousie l’emporte : « Ah ! douleur non encore éprouvée ! ». Elle veut perdre Aricie, puis se fait horreur. Elle s’imagine jugée aux Enfers par son père Minos, et finit par rejeter Œnone, qui l’a poussée au mensonge.

C’est la scène de la jalousie de Phèdre, l’une des plus fortes de Racine. Le texte passe de la stupeur à la rage, puis à la culpabilité et à l’effroi. Œnone essaie de la calmer et de la justifier ; Phèdre la chasse : « Va-t’en, monstre exécrable ».

38 répliques en alexandrins, pour deux comédiennes. Phèdre porte plus des quatre cinquièmes du texte : une scène de grande tragédienne, en longues tirades.

38 répliquesJean Racine

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Le texte
tes répliques
PHÈDRE

Chère Œnone, sais-tu ce que je viens d’apprendre ?

ŒNONE

Non ; mais je viens tremblante, à ne vous point mentir J’ai pâli du dessein qui vous a fait sortir ; J’ai craint une fureur à vous-même fatale.

PHÈDRE

Œnone, qui l’eût cru ? j’avais une rivale !

ŒNONE

Comment !

PHÈDRE

Hippolyte aime ; et je n’en puis douter.

PHÈDRE

Ce farouche ennemi qu’on ne pouvait dompter, Qu’offensait le respect, qu’importunait la plainte, Ce tigre, que jamais je n’abordai sans crainte, Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur : Aricie a trouvé le chemin de son cœur.

ŒNONE

Aricie ?

PHÈDRE

Ah ! douleur non encore éprouvée ! À quel nouveau tourment je me suis réservée !

PHÈDRE

Tout ce que j’ai souffert, mes craintes, mes transports, La fureur de mes feux, l’horreur de mes remords, Et d’un cruel refus l’insupportable injure, N’était qu’un faible essai du tourment que j’endure. Ils s’aiment !

PHÈDRE

Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ? Comment se sont-ils vus ? depuis quand ? dans quels lieux ? Tu le savais : pourquoi me laissais-tu séduire ? De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m’instruire ?

PHÈDRE

Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ? Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ? Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence : Le ciel de leurs soupirs approuvait l’innocence ;

PHÈDRE

Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ; Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux ! Et moi, triste rebut de la nature entière, Je me cachais au jour, je fuyais la lumière ;

PHÈDRE

La mort est le seul dieu que j’osais implorer. J’attendais le moment où j’allais expirer ;

PHÈDRE

Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée, Encor, dans mon malheur de trop près observée, Je n’osais dans mes pleurs me noyer à loisir. Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir ;

PHÈDRE

Et sous un front serein déguisant mes alarmes, Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.

ŒNONE

Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ? Ils ne se verront plus.

PHÈDRE

Ils s’aimeront toujours ! Au moment que je parle, ah, mortelle pensée ! Ils bravent la fureur d’une amante insensée !

PHÈDRE

Malgré ce même exil qui va les écarter, Ils font mille serments de ne se point quitter… Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m’outrage ; Œnone, prends pitié de ma jalouse rage. Il faut perdre Aricie ;

PHÈDRE

il faut de mon époux Contre un sang odieux réveiller le courroux : Qu’il ne se borne pas à des peines légères ; Le crime de la sœur passe celui des frères. Dans mes jaloux transports je le veux implorer. Que fais-je ?

PHÈDRE

où ma raison se va-t-elle égarer ? Moi jalouse ! et Thésée est celui que j’implore ! Mon époux est vivant, et moi je brûle encore ! Pour qui ? quel est le cœur où prétendent mes vœux ?

PHÈDRE

Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux. Mes crimes désormais ont comblé la mesure : Je respire à la fois l’inceste et l’imposture ;

PHÈDRE

Mes homicides mains, promptes à me venger, Dans le sang innocent brûlent de se plonger. Misérable ! et je vis ! et je soutiens la vue De ce sacré Soleil dont je suis descendue !

PHÈDRE

J’ai pour aïeul le père et le maître des dieux ; Le ciel, tout l’univers est plein de mes aïeux : Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je ? mon père y tient l’urne fatale ;

PHÈDRE

Le sort, dit-on, l’a mise en ses sévères mains : Minos juge aux enfers tous les pâles humains. Ah !

PHÈDRE

combien frémira son ombre épouvantée, Lorsqu’il verra sa fille à ses yeux présentée, Contrainte d’avouer tant de forfaits divers, Et des crimes peut-être inconnus aux enfers !

PHÈDRE

Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ? Je crois voir de ta main tomber l’urne terrible ;

PHÈDRE

Je crois te voir cherchant un supplice nouveau, Toi-même de ton sang devenir le bourreau… Pardonne : un dieu cruel a perdu ta famille ; Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille. Hélas !

PHÈDRE

du crime affreux dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n’a recueilli le fruit : Jusqu’au dernier soupir de malheurs poursuivie, Je rends dans les tourments une pénible vie.

ŒNONE

Eh ! repoussez, madame, une injuste terreur ! Regardez d’un autre œil une excusable erreur. Vous aimez ; on ne peut vaincre sa destinée : Par un charme fatal vous fûtes entraînée.

ŒNONE

Est-ce donc un prodige inouï parmi nous ? L’amour n’a-t-il encor triomphé que de vous ? La faiblesse aux humains n’est que trop naturelle : Mortelle, subissez le sort d’une mortelle.

ŒNONE

Vous vous plaignez d’un joug imposé dès longtemps : Les dieux mêmes, les dieux de l’Olympe habitants, Qui d’un bruit si terrible épouvantent les crimes, Ont brûlé quelquefois de feux illégitimes.

PHÈDRE

Qu’entends-je ! quels conseils ose-t-on me donner ? Ainsi donc jusqu’au bout tu veux m’empoisonner, Malheureuse ! voilà comme tu m’as perdue ; Au jour que je fuyais c’est toi qui m’as rendue.

PHÈDRE

Tes prières m’ont fait oublier mon devoir ; J’évitais Hippolyte, et tu me l’as fait voir. De quoi te chargeais-tu ? pourquoi ta bouche impie A-t-elle, en l’accusant, osé noircir sa vie ?

PHÈDRE

Il en mourra peut-être, et d’un père insensé Le sacrilège vœu peut-être est exaucé. Je ne t’écoute plus. Va-t’en, monstre exécrable ; Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable.

PHÈDRE

Puisse le juste ciel dignement te payer !

PHÈDRE

Et puisse ton supplice à jamais effrayer Tous ceux qui, comme toi, par de lâches adresses, Des princes malheureux nourrissent les faiblesses, Les poussent au penchant où leur cœur est enclin, Et leur osent du crime aplanir le chemin !

PHÈDRE

Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste !

ŒNONE

Ah dieux ! pour la servir j’ai tout fait, tout quitté ; Et j’en reçois ce prix ! je l’ai bien mérité.