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Acte V, Scène VI

Le récit de Théramène

Hippolyte est parti en exil, maudit par son père. Théramène, son gouverneur, revient seul raconter à Thésée ce qui s’est passé sur le rivage : un monstre surgi de la mer, les chevaux pris de panique, le char fracassé, et la mort du jeune prince, traîné par ses propres chevaux.

C’est le récit de Théramène, l’un des morceaux les plus appris par cœur du théâtre classique, et l’un des plus longs. Il faut tenir la vision (« Le flot qui l’apporta recule épouvanté ») sans la déclamer, et laisser Thésée comprendre peu à peu que sa malédiction a tué son fils. Les courtes interventions du roi sont des coups : elles rythment la tirade.

32 répliques en alexandrins, pour deux comédiens. L’essentiel est un seul récit d’environ soixante-dix vers : à apprendre par paragraphes, en suivant l’ordre des images (la mer, le monstre, les chevaux, la chute, Aricie).

32 répliquesJean Racine

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Le texte
tes répliques
THÉSÉE

Théramène, est-ce toi ? Qu’as-tu fait de mon fils ? Je te l’ai confié dès l’âge le plus tendre. Mais d’où naissent les pleurs que je te vois répandre ? Que fait mon fils ?

THÉRAMÈNE

Ô soins tardifs et superflus ! Inutile tendresse ! Hippolyte n’est plus.

THÉSÉE

Dieux !

THÉRAMÈNE

J’ai vu des mortels périr le plus aimable, Et j’ose dire encor, seigneur, le moins coupable.

THÉSÉE

Mon fils n’est plus ! Eh quoi ! quand je lui tends les bras, Les dieux impatients ont hâté son trépas ! Quel coup me l’a ravi, quelle foudre soudaine ?

THÉRAMÈNE

À peine nous sortions des portes de Trézène, Il était sur son char ; ses gardes affligés Imitaient son silence, autour de lui rangés ; Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ;

THÉRAMÈNE

Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes ;

THÉRAMÈNE

Ses superbes coursiers qu’on voyait autrefois Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix, L’œil morne maintenant, et la tête baissée, Semblaient se conformer à sa triste pensée.

THÉRAMÈNE

Un effroyable cri, sorti du fond des flots, Des airs en ce moment a troublé le repos ; Et du sein de la terre une voix formidable Répond en gémissant à ce cri redoutable.

THÉRAMÈNE

Jusqu’au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé ; Des coursiers attentifs le crin s’est hérissé. Cependant sur le dos de la plaine liquide, S’élève à gros bouillons une montagne humide ;

THÉRAMÈNE

L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux, Parmi des flots d’écume, un monstre furieux. Son front large est armé de cornes menaçantes ;

THÉRAMÈNE

Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes, Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux ; Ses longs mugissements font trembler le rivage.

THÉRAMÈNE

Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage ; La terre s’en émeut, l’air en est infecté ; Le flot qui l’apporta recule épouvanté. Tout fuit ;

THÉRAMÈNE

et sans s’armer d’un courage inutile, Dans le temple voisin chacun cherche un asile.

THÉRAMÈNE

Hippolyte lui seul, digne fils d’un héros, Arrête ses coursiers, saisit ses javelots, Pousse au monstre, et d’un dard lancé d’une main sûre, Il lui fait dans le flanc une large blessure.

THÉRAMÈNE

De rage et de douleur le monstre bondissant Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant, Se roule, et leur présente une gueule enflammée Qui les couvre de feu, de sang et de fumée. La frayeur les emporte ;

THÉRAMÈNE

et, sourds à cette fois, Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix ; En efforts impuissants leur maître se consume ; Ils rougissent le mors d’une sanglante écume.

THÉRAMÈNE

On dit qu’on a vu même, en ce désordre affreux, Un dieu qui d’aiguillons pressait leur flanc poudreux. À travers les rochers la peur les précipite ;

THÉRAMÈNE

L’essieu crie et se rompt : l’intrépide Hippolyte Voit voler en éclats tout son char fracassé ; Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

THÉRAMÈNE

Excusez ma douleur : cette image cruelle Sera pour moi de pleurs une source éternelle. J’ai vu, seigneur, j’ai vu votre malheureux fils Traîné par les chevaux que sa main a nourris.

THÉRAMÈNE

Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ; Ils courent : tout son corps n’est bientôt qu’une plaie. De nos cris douloureux la plaine retentit.

THÉRAMÈNE

Leur fougue impétueuse enfin se ralentit : Ils s’arrêtent non loin de ces tombeaux antiques Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.

THÉRAMÈNE

J’y cours en soupirant, et sa garde me suit : De son généreux sang la trace nous conduit ; Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes. J’arrive, je l’appelle ;

THÉRAMÈNE

et me tendant la main, Il ouvre un œil mourant qu’il referme soudain : « Le ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie. « Prends soin après ma mort de la triste Aricie.

THÉRAMÈNE

« Cher ami, si mon père un jour désabusé « Plaint le malheur d’un fils faussement accusé, « Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive, « Dis-lui qu’avec douceur il traite sa captive ;

THÉRAMÈNE

« Qu’il lui rende… » À ce mot, ce héros expiré N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré : Triste objet où des dieux triomphe la colère, Et que méconnaîtrait l’œil même de son père.

THÉSÉE

Ô mon fils ! cher espoir que je me suis ravi ! Inexorables dieux, qui m’avez trop servi ! À quels mortels regrets ma vie est réservée !

THÉRAMÈNE

La timide Aricie est alors arrivée : Elle venait, seigneur, fuyant votre courroux, À la face des dieux l’accepter pour époux. Elle approche ; elle voit l’herbe rouge et fumante ;

THÉRAMÈNE

Elle voit (quel objet pour les yeux d’une amante !) Hippolyte étendu, sans forme et sans couleur… Elle veut quelque temps douter de son malheur ;

THÉRAMÈNE

Et, ne connaissant plus ce héros qu’elle adore, Elle voit Hippolyte, et le demande encore. Mais trop sûre à la fin qu’il est devant ses yeux, Par un triste regard elle accuse les dieux ;

THÉRAMÈNE

Et froide, gémissante, et presque inanimée, Aux pieds de son amant elle tombe pâmée. Ismène est auprès d’elle ; Ismène, tout en pleurs, La rappelle à la vie, ou plutôt aux douleurs.

THÉRAMÈNE

Et moi, je suis venu, détestant la lumière, Vous dire d’un héros la volonté dernière, Et m’acquitter, seigneur, du malheureux emploi Dont son cœur expirant s’est reposé sur moi. Mais j’aperçois venir sa mortelle ennemie.