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Acte II, Scène V

L’aveu de Phèdre

Phèdre croit Thésée mort. Elle vient trouver Hippolyte, son beau-fils, sous prétexte de lui recommander son propre fils. Mais en parlant de Thésée, elle glisse vers un portrait du roi jeune qui est en fait celui d’Hippolyte, jusqu’à l’aveu direct : « C’est moi, Prince, c’est moi… ». Horrifiée par elle-même, elle réclame la mort et s’empare de l’épée d’Hippolyte avant qu’Œnone ne l’entraîne.

C’est l’aveu le plus célèbre de la tragédie française. Tout le jeu est dans le détour : Phèdre parle de Thésée, du Labyrinthe, d’Ariane, et laisse Hippolyte comprendre avant de le dire. Si l’aveu arrive trop tôt, la longue tirade perd sa tension ; s’il vient trop tard, elle devient une énigme.

41 répliques en alexandrins, pour deux comédiens et un rôle muet ou presque (Œnone). Presque tout le texte est à Phèdre, dont deux tirades parmi les plus longues du rôle : une scène d’audition exigeante pour une comédienne.

41 répliquesJean Racine

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Le texte
tes répliques
PHÈDRE

Le voici : vers mon cœur tout mon sang se retire. J’oublie, en le voyant, ce que je viens lui dire.

ŒNONE

Souvenez-vous d’un fils qui n’espère qu’en vous.

PHÈDRE

On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous, Seigneur. À vos douleurs je viens joindre mes larmes ; Je vous viens pour un fils expliquer mes alarmes. Mon fils n’a plus de père ;

PHÈDRE

et le jour n’est pas loin Qui de ma mort encor doit le rendre témoin. Déjà mille ennemis attaquent son enfance : Vous seul pouvez contre eux embrasser sa défense.

PHÈDRE

Mais un secret remords agite mes esprits : Je crains d’avoir fermé votre oreille à ses cris ; Je tremble que sur lui votre juste colère Ne poursuive bientôt une odieuse mère.

HIPPOLYTE

Madame, je n’ai point des sentiments si bas.

PHÈDRE

Quand vous me haïriez, je ne m’en plaindrais pas, Seigneur : vous m’avez vue attachée à vous nuire ; Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire.

PHÈDRE

À votre inimitié j’ai pris soin de m’offrir : Aux bords que j’habitais je n’ai pu vous souffrir ; En public, en secret, contre vous déclarée, J’ai voulu par des mers en être séparée ;

PHÈDRE

J’ai même défendu, par une expresse loi, Qu’on osât prononcer votre nom devant moi.

PHÈDRE

Si pourtant à l’offense on mesure la peine, Si la haine peut seule attirer votre haine, Jamais femme ne fut plus digne de pitié, Et moins digne, seigneur, de votre inimitié.

HIPPOLYTE

Des droits de ses enfants une mère jalouse Pardonne rarement au fils d’une autre épouse ; Madame, je le sais : les soupçons importuns Sont d’un second hymen les fruits les plus communs.

HIPPOLYTE

Tout autre aurait pour moi pris les mêmes ombrages, Et j’en aurais peut-être essuyé plus d’outrages.

PHÈDRE

Ah, seigneur ! que le ciel, j’ose ici l’attester De cette loi commune a voulu m’excepter ! Qu’un soin bien différent me trouble et me dévore !

HIPPOLYTE

Madame, il n’est pas temps de vous troubler encore : Peut-être votre époux voit encore le jour ; Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour. Neptune le protège ;

HIPPOLYTE

et ce dieu tutélaire Ne sera pas en vain imploré par mon père.

PHÈDRE

On ne voit point deux fois le rivage des morts, Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bords, En vain vous espérez qu’un dieu vous le renvoie ; Et l’avare Achéron ne lâche point sa proie. Que dis-je ?

PHÈDRE

Il n’est point mort, puisqu’il respire en vous. Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux : Je le vois, je lui parle ; et mon cœur… Je m’égare, Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare.

HIPPOLYTE

Je vois de votre amour l’effet prodigieux : Tout mort qu’il est, Thésée est présent à vos yeux ; Toujours de son amour votre âme est embrasée.

PHÈDRE

Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée : Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers, Volage adorateur de mille objets divers, Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;

PHÈDRE

Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche, Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi, Tel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi. Il avait votre port, vos yeux, votre langage ;

PHÈDRE

Cette noble pudeur colorait son visage, Lorsque de notre Crète il traversa les flots, Digne sujet des vœux des filles de Minos. Que faisiez-vous alors ?

PHÈDRE

pourquoi, sans Hippolyte, Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ? Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?

PHÈDRE

Par vous aurait péri le monstre de la Crète, Malgré tous les détours de sa vaste retraite : Pour en développer l’embarras incertain, Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.

PHÈDRE

Mais non : dans ce dessein je l’aurais devancée ; L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée. C’est moi, prince, c’est moi, dont l’utile secours Vous eût du labyrinthe enseigné les détours.

PHÈDRE

Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante ! Un fil n’eût point assez rassuré votre amante : Compagne du péril qu’il vous fallait chercher, Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;

PHÈDRE

Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue Se serait avec vous retrouvée ou perdue.

HIPPOLYTE

Dieux ! qu’est-ce que j’entends ? Madame, oubliez-vous Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ?

PHÈDRE

Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire, Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ?

HIPPOLYTE

Madame, pardonnez : j’avoue, en rougissant, Que j’accusais à tort un discours innocent. Ma honte ne peut plus soutenir votre vue ; Et je vais…

PHÈDRE

Ah, cruel ! tu m’as trop entendue ! Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur. Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur : J’aime !

PHÈDRE

Ne pense pas qu’au moment que je t’aime, Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ; Ni que du fol amour qui trouble ma raison Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;

PHÈDRE

Objet infortuné des vengeances célestes, Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes. Les dieux m’en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;

PHÈDRE

Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le cœur d’une faible mortelle. Toi-même en ton esprit rappelle le passé : C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé ;

PHÈDRE

J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ; Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine. De quoi m’ont profité mes inutiles soins ? Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins ;

PHÈDRE

Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. J’ai langui, j’ai séché dans les feux, dans les larmes : Il suffit de tes yeux pour t’en persuader, Si tes yeux un moment pouvaient me regarder… Que dis-je ?

PHÈDRE

cet aveu que je te viens de faire, Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?

PHÈDRE

Tremblante pour un fils que je n’osais trahir, Je te venais prier de ne le point haïr : Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime ! Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même !

PHÈDRE

Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour : Digne fils du héros qui t’a donné le jour, Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite. La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !

PHÈDRE

Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper ; Voilà mon cœur : c’est là que ta main doit frapper. Impatient déjà d’expier son offense, Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.

PHÈDRE

Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coups, Si ta haine m’envie un supplice si doux, Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée, Au défaut de ton bras prête-moi ton épée ; Donne.

ŒNONE

Que faites-vous, madame ! Justes dieux ! Mais on vient : évitez des témoins odieux ! Venez, rentrez ; fuyez une honte certaine.