Scène

Acte I, Scène première

Par Jean Racine

Première scène de la tragédie. Hippolyte annonce à Théramène, son gouverneur, qu’il quitte Trézène pour partir à la recherche de Thésée, disparu depuis six mois. Théramène, qui a déjà couru les mers sans le trouver, cherche la vraie raison de ce départ et finit par nommer Aricie.

Exposition déguisée en confidence : l’absence de Thésée, le mal de Phèdre, l’interdit qui pèse sur Aricie, tout est posé sans qu’aucun des deux le dise franchement. Hippolyte esquive, Théramène insiste, et c’est cette pression qui fait avancer la scène. Si l’un récite l’information et l’autre attend son tour, la pièce ne démarre pas.

43 répliques en alexandrins, deux comédiens. Ouverture très travaillée en école, souvent demandée pour les jeunes rôles masculins. La difficulté de mémorisation se concentre dans les périples de Théramène — l’Achéron, l’Élide, le Ténare — qui se fixent par le trajet plutôt que par la sonorité.

Chapitre : Acte I

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HIPPOLYTE

Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène, Et quitte le séjour de l’aimable Trézène. Dans le doute mortel dont je suis agité, Je commence à rougir de mon oisiveté.

HIPPOLYTE

Depuis plus de six mois éloigné de mon père, J’ignore le destin d’une tête si chère ; J’ignore jusqu’aux lieux qui le peuvent cacher.

THÉRAMÈNE

Et dans quels lieux, seigneur, l’allez-vous donc chercher ? Déjà pour satisfaire à votre juste crainte, J’ai couru les deux mers que sépare Corinthe ;

THÉRAMÈNE

J’ai demandé Thésée aux peuples de ces bords Où l’on voit l’Achéron se perdre chez les morts ;

THÉRAMÈNE

J’ai visité l’Élide, et laissant le Ténare, Passé jusqu’à la mer qui vit tomber Icare : Sur quel espoir nouveau, dans quels heureux climats Croyez-vous découvrir la trace de ses pas ?

THÉRAMÈNE

Qui sait même, qui sait si le roi votre père Veut que de son absence on sache le mystère ?

THÉRAMÈNE

Et si, lorsqu’avec vous nous tremblons pour ses jours, Tranquille, et nous cachant de nouvelles amours, Ce héros n’attend point qu’une amante abusée…

HIPPOLYTE

Cher Théramène, arrête, et respecte Thésée. De ses jeunes erreurs désormais revenu, Par un indigne obstacle il n’est point retenu ;

HIPPOLYTE

Et fixant de ses vœux l’inconstance fatale, Phèdre depuis longtemps ne craint plus de rivale. Enfin, en le cherchant, je suivrai mon devoir, Et je fuirai ces lieux, que je n’ose plus voir.

THÉRAMÈNE

Eh ! depuis quand, seigneur, craignez-vous la présence De ces paisibles lieux si chers à votre enfance, Et dont je vous ai vu préférer le séjour Au tumulte pompeux d’Athène et de la cour ?

THÉRAMÈNE

Quel péril, ou plutôt quel chagrin vous en chasse ?

HIPPOLYTE

Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face, Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé La fille de Minos et de Pasiphaé.

THÉRAMÈNE

J’entends : de vos douleurs la cause m’est connue. Phèdre ici vous chagrine, et blesse votre vue. Dangereuse marâtre, à peine elle vous vit, Que votre exil d’abord signala son crédit.

THÉRAMÈNE

Mais sa haine, sur vous autrefois attachée, Ou s’est évanouie, ou s’est bien relâchée. Et d’ailleurs quels périls vous peut faire courir Une femme mourante, et qui cherche à mourir ?

THÉRAMÈNE

Phèdre, atteinte d’un mal qu’elle s’obstine à taire, Lasse enfin d’elle-même et du jour qui l’éclaire, Peut-elle contre vous former quelques desseins ?

HIPPOLYTE

Sa vaine inimitié n’est pas ce que je crains. Hippolyte en partant fuit une autre ennemie ; Je fuis, je l’avouerai, cette jeune Aricie, Reste d’un sang fatal conjuré contre nous.

THÉRAMÈNE

Quoi ! vous-même, seigneur, la persécutez-vous ? Jamais l’aimable sœur des cruels Pallantides Trempa-t-elle aux complots de ses frères perfides ? Et devez-vous haïr ses innocents appas ?

HIPPOLYTE

Si je la haïssais, je ne la fuirais pas.

THÉRAMÈNE

Seigneur, m’est-il permis d’expliquer votre fuite ? Pourriez-vous n’être plus ce superbe Hippolyte Implacable ennemi des amoureuses lois, Et d’un joug que Thésée a subi tant de fois ?

THÉRAMÈNE

Vénus, par votre orgueil si longtemps méprisée, Voudrait-elle à la fin justifier Thésée ? Et vous mettant au rang du reste des mortels, Vous a-t-elle forcé d’encenser ses autels ? Aimeriez-vous, seigneur ?

HIPPOLYTE

Aimeriez-vous, seigneur ? Ami, qu’oses-tu dire ? Toi qui connais mon cœur depuis que je respire, Des sentiments d’un cœur si fier, si dédaigneux, Peux-tu me demander le désaveu honteux ?

HIPPOLYTE

C’est peu qu’avec son lait une mère amazone M’a fait sucer encor cet orgueil qui t’étonne ; Dans un âge plus mûr moi-même parvenu, Je me suis applaudi quand je me suis connu.

HIPPOLYTE

Attaché près de moi par un zèle sincère, Tu me contais alors l’histoire de mon père.

HIPPOLYTE

Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix, S’échauffait aux récits de ses nobles exploits, Quand tu me dépeignais ce héros intrépide Consolant les mortels de l’absence d’Alcide, Les monstres étouffés, et les brigands punis, Procruste, Cercyon, et Sciron, et Sinis, Et les os dispersés du géant d’Épidaure, Et la Crète fumant du sang du Minotaure.

HIPPOLYTE

Mais quand tu récitais des faits moins glorieux, Sa foi partout offerte, et reçue en cent lieux ; Hélène à ses parents dans Sparte dérobée ; Salamine témoin des pleurs de Péribée ;

HIPPOLYTE

Tant d’autres, dont les noms lui sont même échappés, Trop crédules esprits que sa flamme a trompés ! Ariane aux rochers contant ses injustices ; Phèdre enlevée enfin sous de meilleurs auspices ;

HIPPOLYTE

Tu sais comme, à regret écoutant ce discours, Je te pressais souvent d’en abréger le cours. Heureux si j’avais pu ravir à la mémoire Cette indigne moitié d’une si belle histoire !

HIPPOLYTE

Et moi-même, à mon tour, je me verrais lié ! Et les dieux jusque-là m’auraient humilié !

HIPPOLYTE

Dans mes lâches soupirs d’autant plus méprisable, Qu’un long amas d’honneurs rend Thésée excusable, Qu’aucuns monstres par moi domptés jusqu’aujourd’hui, Ne m’ont acquis le droit de faillir comme lui !

HIPPOLYTE

Quand même ma fierté pourrait s’être adoucie, Aurais-je pour vainqueur dû choisir Aricie ? Ne souviendrait-il plus à mes sens égarés De l’obstacle éternel qui nous a séparés ?

HIPPOLYTE

Mon père la réprouve, et par des lois sévères, Il défend de donner des neveux à ses frères : D’une tige coupable il craint un rejeton ; Il veut avec la sœur ensevelir leur nom ;

HIPPOLYTE

Et que, jusqu’au tombeau soumise à sa tutelle, Jamais les feux d’hymen ne s’allument pour elle. Dois-je épouser ses droits contre un père irrité ? Donnerai-je l’exemple à la témérité ?

HIPPOLYTE

Et dans un fol amour ma jeunesse embarquée…

THÉRAMÈNE

Ah, seigneur ! si votre heure est une fois marquée, Le ciel de nos raisons ne sait point s’informer. Thésée ouvre vos yeux en voulant les fermer ;

THÉRAMÈNE

Et sa haine irritant une flamme rebelle, Prête à son ennemie une grâce nouvelle. Enfin d’un chaste amour pourquoi vous effrayer ? S’il a quelque douceur, n’osez-vous l’essayer ?

THÉRAMÈNE

En croirez-vous toujours un farouche scrupule ? Craint-on de s’égarer sur les traces d’Hercule ? Quels courages Vénus n’a-t-elle pas domptés ?

THÉRAMÈNE

Vous-même, où seriez-vous, vous qui la combattez, Si toujours Antiope à ses lois opposée D’une pudique ardeur n’eût brûlé pour Thésée ? Mais que sert d’affecter un superbe discours ? Avouez-le, tout change ;

THÉRAMÈNE

et depuis quelques jours, On vous voit moins souvent, orgueilleux et sauvage, Tantôt faire voler un char sur le rivage, Tantôt, savant dans l’art par Neptune inventé, Rendre docile au frein un coursier indompté ;

THÉRAMÈNE

Les forêts de nos cris moins souvent retentissent ; Chargés d’un feu secret, vos yeux s’appesantissent ; Il n’en faut point douter, vous aimez, vous brûlez ;

THÉRAMÈNE

Vous périssez d’un mal que vous dissimulez : La charmante Aricie a-t-elle su vous plaire ?

HIPPOLYTE

Théramène, je pars, et vais chercher mon père.

THÉRAMÈNE

Ne verrez-vous point Phèdre avant que de partir, Seigneur ?

HIPPOLYTE

Seigneur ? C’est mon dessein : tu peux l’en avertir. Voyons-la, puisque ainsi mon devoir me l’ordonne. Mais quel nouveau malheur trouble sa chère Œnone ?

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