Acte IV, Scène 3
Alceste arrive avec le billet qu’on lui a mis sous les yeux et le jette au visage de Célimène. Il exige une explication ; elle refuse de se justifier, et la conversation tourne au procès que l’accusateur finit par perdre.
Grande scène de rupture manquée. Alceste passe de la fureur à la supplication en quelques dizaines de vers, jusqu’à souhaiter que Célimène soit réduite à rien pour avoir la gloire de tout lui donner. Il faut tenir cette bascule sans la préparer : c’est un homme qui perd, qui le sait, et qui continue.
45 répliques en alexandrins, deux rôles, avec de longues tirades pour Alceste. Le texte est très construit, ce qui aide, mais les reprises en écho se ressemblent et se confondent vite. Passage courant en audition comme à l’oral de français.
Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés, Et ces sombres regards que sur moi vous lancez ?
À vos déloyautés n’ont rien de comparable ; Que le sort, les démons, et le ciel en courroux, N’ont jamais rien produit de si méchant que vous.
Rougissez bien plutôt, vous en avez raison ; Et j’ai de sûrs témoins de votre trahison. Voilà ce que marquaient les troubles de mon âme ; Ce n’était pas en vain que s’alarmait ma flamme ;
Par ces fréquents soupçons qu’on trouvait odieux, Je cherchais le malheur qu’ont rencontré mes yeux : Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, Mon astre me disait ce que j’avais à craindre.
Mais ne présumez pas que, sans être vengé, Je souffre le dépit de me voir outragé.
Je sais que sur les vœux on n’a point de puissance, Que l’amour veut partout naître sans dépendance, Que jamais par la force on n’entra dans un cœur, Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur.
Aussi ne trouverais-je aucun sujet de plainte, Si pour moi votre bouche avait parlé sans feinte ; Et, rejetant mes vœux dès le premier abord, Mon cœur n’aurait eu droit de s’en prendre qu’au sort.
Mais d’un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, C’est une trahison, c’est une perfidie, Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments ; Et je puis tout permettre à mes ressentiments.
Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage : Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage. Percé du coup mortel dont vous m’assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés ;
Je cède aux mouvements d’une juste colère, Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.
Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement ?
J’ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, Et que j’ai cru trouver quelque sincérité Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.
Mais, pour le mettre à bout, j’ai des moyens tout prêts. Jetez ici les yeux, et connaissez vos traits ; Ce billet découvert suffit pour vous confondre, Et contre ce témoin on n’a rien à répondre.
Le désavouerez-vous pour n’avoir point de seing ?
Du crime dont vers moi son style vous accuse !
Et ce qu’il m’a fait voir de douceur pour Oronte N’a donc rien qui m’outrage, et qui vous fasse honte ?
Mais je veux consentir qu’elle soit pour un autre, Mon cœur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre ? En serez-vous, vers moi, moins coupable en effet ?
En quoi vous blesse-t-il, et qu’a-t-il de coupable ?
Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à ce trait Et me voilà par là convaincu tout à fait. Osez-vous recourir à ces ruses grossières ? Et croyez-vous les gens si privés de lumières ?
Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air, Vous voulez soutenir un mensonge si clair ; Et comment vous pourrez tourner pour une femme Tous les mots d’un billet qui montre tant de flamme.
Ajustez, pour couvrir un manquement de foi, Ce que je m’en vais lire…
Je vous trouve plaisant d’user d’un tel empire Et de me dire au nez ce que vous m’osez dire !
De me justifier les termes que voici.
Tout ce que vous croirez m’est de peu d’importance.
Qu’on peut, pour une femme, expliquer ce billet.
Je reçois tous ses soins avec beaucoup de joie, J’admire ce qu’il dit, j’estime ce qu’il est, Et je tombe d’accord de tout ce qu’il vous plaît.
Faites, prenez parti, que rien ne vous arrête, Et ne me rompez pas davantage la tête.
Et jamais cœur fut-il de la sorte traité ! Quoi ! d’un juste courroux je suis ému contre elle, C’est moi qui me viens plaindre, et c’est moi qu’on querelle !
On pousse ma douleur et mes soupçons à bout, On me laisse tout croire, on fait gloire de tout ;
Et cependant mon cœur est encore assez lâche Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l’attache, Et pour ne pas s’armer d’un généreux mépris Contre l’ingrat objet dont il est trop épris ! à Célimène. Ah !
que vous savez bien ici contre moi-même, Perfide, vous servir de ma faiblesse extrême, Et ménager pour vous l’excès prodigieux De ce fatal amour né de vos traîtres yeux !
Défendez-vous au moins d’un crime qui m’accable, Et cessez d’affecter d’être envers moi coupable. Rendez-moi, s’il se peut, ce billet innocent ; À vous prêter les mains ma tendresse consent.
Efforcez-vous ici de paraître fidèle, Et je m’efforcerai, moi, de vous croire telle.
Et ne méritez pas l’amour qu’on a pour vous. Je voudrais bien savoir qui pourrait me contraindre À descendre pour vous aux bassesses de feindre ;
Et pourquoi, si mon cœur penchait d’autre côté, Je ne le dirais pas avec sincérité ! Quoi ! de mes sentiments l’obligeante assurance Contre tous vos soupçons ne prend pas ma défense ?
Auprès d’un tel garant sont-ils de quelque poids ? N’est-ce pas m’outrager que d’écouter leur voix ? Et puisque notre cœur fait un effort extrême Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime ;
Puisque l’honneur du sexe, ennemi de nos feux, S’oppose fortement à de pareils aveux, L’amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle Doit-il impunément douter de cet oracle ?
Et n’est-il pas coupable, en ne s’assurant pas À ce qu’on ne dit point qu’après de grands combats ? Allez, de tels soupçons méritent ma colère ; Et vous ne valez pas que l’on vous considère.
Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité De conserver encor pour vous quelque bonté ; Je devrais autre part attacher mon estime, Et vous faire un sujet de plainte légitime.
Vous me trompez, sans doute, avec des mots si doux ; Mais il n’importe, il faut suivre ma destinée ; À votre foi mon âme est tout abandonnée ;
Je veux voir jusqu’au bout quel sera votre cœur, Et si de me trahir il aura la noirceur.
Et dans l’ardeur qu’il a de se montrer à tous, Il va jusqu’à former des souhaits contre vous. Oui, je voudrais qu’aucun ne vous trouvât aimable, Que vous fussiez réduite en un sort misérable ;
Que le ciel en naissant ne vous eût donné rien ; Que vous n’eussiez ni rang, ni naissance, ni bien ; Afin que de mon cœur l’éclatant sacrifice Vous pût d’un pareil sort réparer l’injustice ;
Et que j’eusse la joie et la gloire en ce jour De vous voir tenir tout des mains de mon amour.
Me préserve le ciel que vous ayez matière… Voici monsieur Dubois plaisamment figuré.