Scène

Acte III, Scène 5

Par Molière

Arsinoé rend visite à Célimène pour lui rapporter, au nom de l’amitié, ce qu’on dit de sa conduite chez des gens de vertu. Célimène l’écoute jusqu’au bout, la remercie, puis lui rend exactement le même service au sujet de sa réputation de prude.

Duel parfaitement symétrique : deux longues tirades qui se répondent phrase pour phrase, avant que le ton ne se durcisse sur le terrain des amants et des attraits. La scène tombe si l’une des deux hausse la voix trop tôt ; l’attaque doit rester dans les formes de la politesse jusqu’au bout.

42 répliques en alexandrins, deux rôles de femme. Les deux grandes tirades sont bâties sur le même modèle, ce qui aide pour l’architecture mais expose aux glissements de l’une à l’autre. Scène de référence pour les auditions féminines et pour l’oral de français.

Chapitre : Acte III

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ARSINOÉ

Madame, l’amitié doit surtout éclater 880Aux choses qui le plus nous peuvent importer ;

ARSINOÉ

Et comme il n’en est point de plus grande importance Que celles de l’honneur et de la bienséance, Je viens, par un avis qui touche votre honneur, Témoigner l’amitié que pour vous a mon cœur.

ARSINOÉ

885Hier j’étais chez des gens de vertu singulière, Où sur vous du discours on tourna la matière ; Et là, votre conduite avec ses grands éclats, Madame, eut le malheur qu’on ne la loua pas.

ARSINOÉ

Cette foule de gens dont vous souffrez visite, 890Votre galanterie, et les bruits qu’elle excite, Trouvèrent des censeurs plus qu’il n’aurait fallu, Et bien plus rigoureux que je n’eusse voulu.

ARSINOÉ

Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre ; Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre ; 895Je vous excusai fort sur votre intention, Et voulus de votre âme être la caution.

ARSINOÉ

Mais vous savez qu’il est des choses dans la vie Qu’on ne peut excuser, quoiqu’on en ait envie ; Et je me vis contrainte à demeurer d’accord 900Que l’air dont vous vivez vous faisait un peu tort ;

ARSINOÉ

Qu’il prenait dans le monde une méchante face ; Qu’il n’est conte fâcheux que partout on n’en fasse, Et que, si vous vouliez, tous vos déportements Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements.

ARSINOÉ

905Non que j’y croie au fond l’honnêteté blessée : Me préserve le ciel d’en avoir la pensée ! Mais aux ombres du crime on prête aisément foi, Et ce n’est pas assez de bien vivre pour soi.

ARSINOÉ

Madame, je vous crois l’âme trop raisonnable 910Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets D’un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.

CÉLIMÈNE

Un tel avis m’oblige ; et, loin de le mal prendre, 915J’en prétends reconnaître à l’instant la faveur, Par un avis aussi qui touche votre honneur ;

CÉLIMÈNE

Et comme je vous vois vous montrer mon amie, En m’apprenant les bruits que de moi l’on publie, Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux, 920En vous avertissant de ce qu’on dit de vous En un lieu, l’autre jour, où je faisais visite, Je trouvai quelques gens d’un très rare mérite, Qui, parlant des vrais soins d’une âme qui vit bien, Firent tomber sur vous, madame, l’entretien.

CÉLIMÈNE

925Là, votre pruderie et vos éclats de zèle Ne furent pas cités comme un fort bon modèle ;

CÉLIMÈNE

Cette affectation d’un grave extérieur, Vos discours éternels de sagesse et d’honneur, Vos mines et vos cris aux ombres d’indécence 930Que d’un mot ambigu peut avoir l’innocence.

CÉLIMÈNE

Cette hauteur d’estime où vous êtes de vous, Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous, Vos fréquentes leçons et vos aigres censures Sur des choses qui sont innocentes et pures ;

CÉLIMÈNE

935Tout cela, si je puis vous parler franchement, Madame, fut blâmé d’un commun sentiment. À quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste, Et ce sage dehors, que dément tout le reste ?

CÉLIMÈNE

Elle est à bien prier exacte au dernier point ; 940Mais elle bat ses gens, et ne les paye point. Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle, Mais elle met du blanc, et veut paraître belle.

CÉLIMÈNE

Elle fait des tableaux couvrir les nudités ; Mais elle a de l’amour pour les réalités. 945Pour moi, contre chacun je pris votre défense, Et leur assurai fort que c’était médisance ;

CÉLIMÈNE

Mais tous les sentiments combattirent le mien, Et leur conclusion fut que vous feriez bien De prendre moins de soin des actions des autres, 950Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres ;

CÉLIMÈNE

Qu’on doit se regarder soi-même un fort long temps Avant que de songer à condamner les gens ; Qu’il faut mettre le poids d’une vie exemplaire Dans les corrections qu’aux autres on veut faire ;

CÉLIMÈNE

955Et qu’encor vaut-il mieux s’en remettre, au besoin, À ceux à qui le ciel en a commis le soin.

CÉLIMÈNE

Madame, je vous crois aussi trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets 960D’un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.

ARSINOÉ

Je ne m’attendais pas à cette repartie, Madame ; et je vois bien, par ce qu’elle a d’aigreur, Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.

CÉLIMÈNE

Ces avis mutuels seraient mis en usage ; On détruirait par là, traitant de bonne foi, Ce grand aveuglement où chacun est pour soi.

CÉLIMÈNE

Il ne tiendra qu’à vous qu’avec le même zèle 970Nous ne continuions cet office fidèle, Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous, Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous.

ARSINOÉ

C’est en moi que l’on peut trouver fort à reprendre.

CÉLIMÈNE

Et chacun a raison, suivant l’âge ou le goût Il est une saison pour la galanterie, Il en est une aussi propre à la pruderie. On peut, par politique, en prendre le parti, 980Quand de nos jeunes ans l’éclat est amorti ;

CÉLIMÈNE

Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces. Je ne dis pas qu’un jour je ne suive vos traces : L’âge amènera tout ; et ce n’est pas le temps Madame, comme on sait, d’être prude à vingt ans.

ARSINOÉ

Et vous faites sonner terriblement votre âge. Ce que de plus que vous on en pourrait avoir N’est pas un si grand cas pour s’en tant prévaloir ;

ARSINOÉ

Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s’emporte, 990Madame, à me pousser de cette étrange sorte.

CÉLIMÈNE

On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi. Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre ? Et puis-je mais des soins qu’on ne va pas vous rendre ?

CÉLIMÈNE

995Si ma personne aux gens inspire de l’amour, Et si l’on continue à m’offrir chaque jour Les vœux que votre cœur peut souhaiter qu’on m’ôte, Je n’y saurais que faire, et ce n’est pas ma faute ;

CÉLIMÈNE

Vous avez le champ libre, et je n’empêche pas 1000Que, pour les attirer, vous n’ayez des appas.

ARSINOÉ

De ce nombre d’amants dont vous faites la vaine, Et qu’il ne nous soit pas fort aisé de juger À quel prix aujourd’hui on peut les engager ?

ARSINOÉ

1005Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule, Que votre seul mérite attire cette foule ? Qu’ils ne brûlent pour vous que d’un honnête amour, Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour ?

ARSINOÉ

On ne s’aveugle point par de vaines défaites ; 1010Le monde n’est point dupe ;

ARSINOÉ

et j’en vois qui sont faites À pouvoir inspirer de tendres sentiments, Qui chez elles pourtant ne fixent point d’amants : Et de là nous pouvons tirer des conséquences Qu’on n’acquiert point leurs cœurs sans de grandes avances, 1015Qu’aucun, pour nos beaux yeux, n’est notre soupirant, Et qu’il faut acheter tous les soins qu’on nous rend.

ARSINOÉ

Ne vous enflez donc pas d’une si grande gloire, Pour les petits brillants d’une faible victoire ; Et corrigez un peu l’orgueil de vos appas, 1020De traiter pour cela les gens de haut en bas.

ARSINOÉ

Si nos yeux enviaient les conquêtes des vôtres, Je pense qu’on pourrait faire comme les autres, Ne se point ménager, et vous faire bien voir Que l’on a des amants quand on en veut avoir.

CÉLIMÈNE

Par ce rare secret efforcez-vous de plaire ; Et sans…

ARSINOÉ

Il pousserait trop loin votre esprit et le mien ; Et j’aurais pris déjà le congé qu’il faut prendre, 1030Si mon carrosse encor ne m’obligeait d’attendre.

CÉLIMÈNE

Madame, et là-dessus rien ne doit vous hâter. Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie, Je m’en vais vous donner meilleure compagnie ;

CÉLIMÈNE

1035Et monsieur, qu’à propos le hasard fait venir, Remplira mieux ma place à vous entretenir.

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