Scène
Acte I, Scène première
Par Molière
La pièce s'ouvre sur une dispute déjà commencée. Alceste sort furieux d'un salon où il vient de voir Philinte, son ami, embrasser chaleureusement un homme dont il ne savait même pas le nom. De cette politesse ordinaire, Alceste tire un procès général contre le genre humain.
Ce n'est pas un débat d'idées mais un duel de tempéraments : Alceste veut qu'on dise la vérité en toute occasion, Philinte tient que la vie en société est faite d'accommodements. Molière ne donne raison à personne, et c'est ce qui rend la scène jouable — chacun doit défendre sa position sans caricature. Le rire vient de l'excès d'Alceste, jamais de son mépris.
70 répliques en alexandrins, deux rôles d'homme. Scène d'exposition la plus travaillée du répertoire comique, et un classique de l'oral de français. Pour un duo, c'est un bon terrain d'apprentissage : les répliques sont courtes, la relance est constante, et la mémoire s'accroche au rythme de la joute plus qu'au sens de chaque vers.
Chapitre : Acte I
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Et, quoique amis enfin, je suis tout des premiers…
J’ai fait jusques ici profession de l’être ; 10Mais, après ce qu’en vous je viens de voir paraître, Je vous déclare net que je ne le suis plus, Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.
15Une telle action ne saurait s’excuser, Et tout homme d’honneur s’en doit scandaliser. Je vous vois accabler un homme de caresses, Et témoigner pour lui les dernières tendresses ;
De protestations, d’offres, et de serments, 20Vous chargez la fureur de vos embrassements : Et quand je vous demande après quel est cet homme, À peine pouvez-vous dire comme il se nomme ;
Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant, Et vous me le traitez, à moi, d’indifférent ! 25Morbleu ! c’est une chose indigne, lâche, infâme, De s’abaisser ainsi jusqu’à trahir son âme ;
Et si, par un malheur, j’en avais fait autant, Je m’irais, de regret, pendre tout à l’instant.
30Et je vous supplierai d’avoir pour agréable, Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, Et ne me pende pas pour cela, s’il vous plaît.
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
Il faut bien le payer de la même monnoie, Répondre, comme on peut, à ses empressements, 40Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.
Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations, 45Ces affables donneurs d’embrassades frivoles, Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles, Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du même air l’honnête homme et le fat.
Quel avantage a-t-on qu’un homme vous caresse, 50Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, Et vous fasse de vous un éloge éclatant, Lorsque au premier faquin il court en faire autant ?
Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située Qui veuille d’une estime ainsi prostituée ;
55Et la plus glorieuse a des régals peu chers Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers : Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez dans ces vices du temps, 60Morbleu ! vous n’êtes pas pour être de mes gens ; Je refuse d’un cœur la vaste complaisance Qui ne fait de mérite aucune différence ; Je veux qu’on me distingue ;
et, pour le trancher net, L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.
Quelques dehors civils que l’usage demande.
Ce commerce honteux de semblants d’amitié.
Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre 70Le fond de notre cœur dans nos discours se montre, Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains compliments.
Deviendrait ridicule, et serait peu permise ; 75Et parfois, n’en déplaise à votre austère honneur, Il est bon de cacher ce qu’on a dans le cœur.
Serait-il à propos, et de la bienséance, De dire à mille gens tout ce que d’eux on pense ? Et quand on a quelqu’un qu’on hait ou qui déplaît 80Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?
Qu’à son âge il sied mal de faire la jolie ? Et que le blanc qu’elle a scandalise chacun ?
85Et qu’il n’est à la cour, oreille qu’il ne lasse À conter sa bravoure et l’éclat de sa race ?
Et je vais n’épargner personne sur ce point. Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville 90Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile ;
J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond, Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font ; Je ne trouve partout que lâche flatterie, Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie ;
95Je n’y puis plus tenir, j’enrage ; et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain.
Je ris des noirs accès où je vous envisage, Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris, 100Ces deux frères que peint l’École des maris, Dont…
Le monde par vos soins ne se changera pas : Et puisque la franchise a pour vous tant d’appas, 105Je vous dirai tout franc que cette maladie, Partout où vous allez donne la comédie ;
Et qu’un si grand courroux contre les mœurs du temps Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.
110Ce m’est un fort bon signe, et ma joie en est grande. Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux.
Seront enveloppés dans cette aversion ? Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes…
Les uns, parce qu’ils sont méchants et malfaisants, 120Et les autres, pour être aux méchants complaisants, Et n’avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
De cette complaisance on voit l’injuste excès Pour le franc scélérat avec qui j’ai procès. 125Au travers de son masque on voit à plein le traître ; Partout il est connu pour tout ce qu’il peut être ;
Et ses roulements d’yeux, et son ton radouci, N’imposent qu’à des gens qui ne sont point d’ici.
On sait que ce pied-plat, digne qu’on le confonde, 130Par de sales emplois s’est poussé dans le monde, Et que par eux son sort, de splendeur revêtu, Fait gronder le mérite et rougir la vertu.
Quelques titres honteux qu’en tous lieux on lui donne, Son misérable honneur ne voit pour lui personne : 135Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit, Tout le monde en convient, et nul n’y contredit.
Cependant sa grimace est partout bienvenue ; On l’accueille, on lui rit, partout il s’insinue ; Et s’il est, par la brigue, un rang à disputer, 140Sur le plus honnête homme on le voit l’emporter. Têtebleu !
ce me sont de mortelles blessures, De voir qu’avec le vice on garde des mesures ; Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l’approche des humains.
Et faisons un peu grâce à la nature humaine ; Ne l’examinons point dans la grande rigueur, Et voyons ses défauts avec quelque douceur. Il faut, parmi le monde, une vertu traitable ;
150À force de sagesse, on peut être blâmable ; La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l’on soit sage avec sobriété.
Cette grande raideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages ; 155Elle veut aux mortels trop de perfection : Il faut fléchir au temps sans obstination ;
Et c’est une folie à nulle autre seconde, De vouloir se mêler de corriger le monde. J’observe, comme vous, cent choses tous les jours, 160Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ;
Mais quoi qu’à chaque pas je puisse voir paraître, En courroux comme vous, on ne me voit point être ; Je prends tout doucement les hommes comme ils sont ;
J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font, 165Et je crois qu’à la cour, de même qu’à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
Ce flegme pourra-t-il ne s’échauffer de rien ?
Et s’il faut, par hasard, qu’un ami vous trahisse, 170Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice, Ou qu’on tâche à semer de méchants bruits de vous, Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux ?
Comme vices unis à l’humaine nature ;
175Et mon esprit enfin n’est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage.
180Sans que je sois… Morbleu ! je ne veux point parler, Tant ce raisonnement est plein d’impertinence !
Contre votre partie éclatez un peu moins, Et donnez au procès une part de vos soins.
J’ai tort, ou j’ai raison.
Et peut, par sa cabale, entraîner…
Si les hommes auront assez d’effronterie, Seront assez méchants, scélérats, et pervers, 200Pour me faire injustice aux yeux de l’univers.
Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause.
Si l’on vous entendait parler de la façon.
Que vous voulez en tout avec exactitude, Cette pleine droiture où vous vous renfermez, La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez ?
Je m’étonne, pour moi, qu’étant, comme il le semble, 210Vous et le genre humain, si fort brouillés ensemble, Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux ;
Et ce qui me surprend encore davantage, C’est cet étrange choix où votre cœur s’engage. 215La sincère Éliante a du penchant pour vous, La prude Arsinoé vous voit d’un œil fort doux ;
Cependant à leurs vœux votre âme se refuse, Tandis qu’en ses liens Célimène l’amuse, De qui l’humeur coquette et l’esprit médisant 220Semblent si fort donner dans les mœurs d’à présent.
D’où vient que, leur portant une haine mortelle, Vous pouvez bien souffrir ce qu’en tient cette belle ? Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux ? Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous ?
Ne ferme point mes yeux aux défauts qu’on lui treuve ; Et je suis, quelque ardeur qu’elle m’ait pu donner, Le premier à les voir, comme à les condamner.
Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire, 230Je confesse mon faible : elle a l’art de me plaire. J’ai beau voir ses défauts, et j’ai beau l’en blâmer, En dépit qu’on en ait, elle se fait aimer ;
Sa grâce est la plus forte ; et sans doute ma flamme De ces vices du temps pourra purger son âme.
Vous croyez être donc aimé d’elle ?
Je ne l’aimerais pas, si je ne croyais l’être.
D’où vient que vos rivaux vous causent de l’ennui ?
Et je ne viens ici qu’à dessein de lui dire Tout ce que là-dessus ma passion m’inspire.
Sa cousine Éliante aurait tous mes soupirs : 245Son cœur, qui vous estime, est solide et sincère, Et ce choix plus conforme était mieux votre affaire.
Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour.
250Pourrait…