Scène
Acte I, Scène 2
Par Molière
Alceste vient de soutenir qu’il faut en toute occasion dire ce qu’on pense. Oronte l’aborde, lui offre son amitié sans le connaître, fait valoir son crédit auprès du roi, puis lui lit un sonnet en réclamant un avis parfaitement sincère.
La scène met la doctrine d’Alceste à l’épreuve dans la minute. Il temporise, biaise, prétend parler d’un autre, puis démolit le sonnet ; Oronte se froisse et l’affaire finira devant les tribunaux. Tout est dans la lenteur : si Alceste attaque trop tôt, il ne reste plus qu’une querelle, et le duel de politesse est perdu.
49 répliques en alexandrins, deux rôles. Le sonnet d’Oronte et la vieille chanson qu’Alceste lui oppose rompent la mesure du vers et sont les premiers passages qu’on oublie. Scène très demandée en audition et en cours sur la comédie de caractère.
Chapitre : Acte I
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Éliante est sortie, et Célimène aussi.
Mais, comme l’on m’a dit que vous étiez ici, J’ai monté pour vous dire, et d’un cœur véritable, Que j’ai conçu pour vous une estime incroyable, 255Et que, depuis longtemps, cette estime m’a mis Dans un ardent désir d’être de vos amis.
Oui, mon cœur au mérite aime à rendre justice, Et je brûle qu’un nœud d’amitié nous unisse. Je crois qu’un ami chaud, et de ma qualité, 260N’est pas assurément pour être rejeté.
Pendant le discours d’Oronte, Alceste est rêveur, et semble ne pas entendre que c’est à lui qu’on parle. Il ne sort de sa rêverie que quand Oronte lui dit : C’est à vous, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse.
Et je n’attendais pas l’honneur que je reçoi.
Et de tout l’univers vous la pouvez prétendre.
Du mérite éclatant que l’on découvre en vous.
270À tout ce que j’y vois de plus considérable.
Et pour vous confirmer ici, mes sentiments, Souffrez qu’à cœur ouvert, monsieur, je vous embrasse, Et qu’en votre amitié je vous demande place. 275Touchez là, s’il vous plaît ! Vous me la promettez, Votre amitié ?
Mais l’amitié demande un peu plus de mystère ; Et c’est assurément en profaner le nom 280Que de vouloir le mettre à toute occasion. Avec lumière et choix cette union veut naître ;
Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître ; Et nous pourrions avoir telles complexions, Que tous deux du marché nous nous repentirions.
Et je vous en estime encore davantage. Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux ; Mais cependant je m’offre entièrement à vous.
S’il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture, 290On sait qu’auprès du roi je fais quelque figure ; Il m’écoute ; et dans tout il en use, ma foi, Le plus honnêtement du monde avecque moi.
Enfin je suis à vous de toutes les manières ;
Et, comme votre esprit a de grandes lumières, 295Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud, Vous montrer un sonnet que j’ai fait depuis peu, Et savoir s’il est bon qu’au public je l’expose.
Veuillez m’en dispenser.
300D’être un peu plus sincère en cela qu’il ne faut.
Si, m’exposant à vous pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir et me déguiser rien.
Qui de quelque espérance avoit flatté ma flamme. L’Espoir… Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, Mais de petits vers doux, tendres, et langoureux. (À toutes ces interruptions il regarde Alceste.)
310Pourra vous en paroître assez net et facile, Et si du choix des mots vous vous contenterez.
Que je n’ai demeuré qu’un quart d’heure à le faire.
315L’espoir, il est vrai, nous soulage, Et nous berce un temps, notre ennui ; Mais, Philis, le triste avantage, Lorsque rien ne marche après lui !
Vous eûtes de la complaisance ; Mais vous en deviez moins avoir, Et ne vous pas mettre en dépense Pour ne me donner que l’espoir.
S’il faut qu’une attente éternelle Pousse à bout l’ardeur de mon zèle, Le trépas sera mon recours. 330Vos soins ne m’en peuvent distraire : Belle Philis, on désespère, Alors qu’on espère toujours.
335En eusses-tu fait une à te casser le nez !
340Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.
Et sur le bel esprit nous aimons qu’on nous flatte.
Mais un jour, à quelqu’un dont je tairai le nom, Je disais, en voyant des vers de sa façon, 345Qu’il faut qu’un galant homme ait toujours grand empire Sur les démangeaisons qui nous prennent d’écrire ;
Qu’il doit tenir la bride aux grands empressements Qu’on a de faire éclat de tels amusements ; Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages, 350On s’expose à jouer de mauvais personnages.
Que j’ai tort de vouloir…
Mais je lui disais, moi, qu’un froid écrit assomme, Qu’il ne faut que ce faible à décrier un homme, 355Et qu’eût-on d’autre part cent belles qualités, On regarde les gens par leurs méchants côtés.
Je lui mettais aux yeux comme, dans notre temps, 360Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.
Quel besoin si pressant avez-vous de rimer ? Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer ? 365Si l’on peut pardonner l’essor d’un mauvais livre, Ce n’est qu’aux malheureux qui composent pour vivre.
Croyez-moi, résistez à vos tentations, Dérobez au public ces occupations ;
Et n’allez point quitter, de quoi que l’on vous somme, 370Le nom que dans la cour vous avez d’honnête homme, Pour prendre, de la main d’un avide imprimeur, Celui de ridicule et misérable auteur.
C’est ce que je tâchai de lui faire comprendre.
375Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet…
Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles, Et vos expressions ne sont point naturelles. Qu’est-ce que Nous berce un temps notre ennui 380Et que, Rien ne marche après lui ?
Que, Ne vous pas mettre en dépense Pour ne me donner que l’espoir ? Et que, Philis, on désespère, Alors qu’on espère toujours ? 385Ce style figuré, dont on fait vanité, Sort du bon caractère et de la vérité ;
Ce n’est que jeu de mots, qu’affectation pure, Et ce n’est point ainsi que parle la nature. Le méchant goût du siècle en cela me fait peur ;
390Nos pères, tout grossiers, l’avaient beaucoup meilleur, Et je prise bien moins tout ce que l’on admire, Qu’une vieille chanson que je m’en vais vous dire.
Si le roi m’avait donné Paris, sa grand’ville, 395Et qu’il me fallût quitter L’amour de ma mie, Je dirais au roi Henri : Reprenez votre Paris ; J’aime mieux ma mie, ô gué 400J’aime mieux ma mie.
La rime n’est pas riche, et le style en est vieux : Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets dont le bon sens murmure, Et que la passion parle là toute pure ?
405Si le roi m’avait donné Paris, sa grand’ville, Et qu’il me fallût quitter… L’amour de ma mie, Je dirais au roi Henri : 410Reprenez votre Paris, J’aime mieux ma mie, o gué ! J’aime mieux ma mie.
Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris. (À Philinte, qui rit.) Oui, monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits, 415J’estime plus cela que la pompe fleurie De tous ces faux brillants où chacun se récrie.
Mais vous trouverez bon que j’en puisse avoir d’autres 420Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.
Vous en composassiez sur la même matière.
430Mais je me garderais de les montrer aux gens.
Je suis votre valet, monsieur, de tout mon cœur.