Scène
Acte III, Scène 7
Par Molière
Restée seule avec Alceste, Arsinoé le plaint de n’être pas mieux traité à la cour, lui offre d’y remuer des appuis pour lui, puis, devant son refus, l’informe qu’il est trahi par celle qu’il aime et propose de lui en fournir la preuve chez elle.
Deux manœuvres en une : la flatterie, qu’Alceste refuse par principe et par dégoût du métier de courtisan, et la dénonciation, qu’il ne peut pas refuser. Arsinoé avance sous couvert de charité, et l’intérêt personnel qu’elle y prend doit rester perceptible sans être jamais avoué.
26 répliques en alexandrins, deux rôles. Alceste tient ici deux tirades sur la cour, argumentatives, donc plus faciles à retenir par leur enchaînement que par les mots. Scène commode en atelier pour un duo, et souvent travaillée pour préparer l’acte IV.
Chapitre : Acte III
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Attendant un moment que mon carrosse vienne ; Et jamais tous ses soins ne pouvaient m’offrir rien Qui me fût plus charmant qu’un pareil entretien.
1045En vérité, les gens d’un mérite sublime Entraînent de chacun et l’amour et l’estime ; Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets Qui font entrer mon cœur dans tous vos intérêts.
Je voudrais que la cour, par un regard propice, 1050À ce que vous valez rendît plus de justice. Vous avez à vous plaindre ; et je suis en courroux Quand je vois chaque jour qu’on ne fait rien pour vous.
Quel service à l’État est-ce qu’on m’a vu rendre ? 1055Qu’ai-je fait, s’il vous plaît, de si brillant de soi, Pour me plaindre à la cour qu’on ne fait rien pour moi ?
N’ont pas toujours rendu de ces fameux services. Il faut l’occasion ainsi que le pouvoir ; 1060Et le mérite enfin, que vous nous faites voir Devrait…
De quoi voulez-vous là que la cour s’embarrasse ? Elle aurait fort à faire, et ses soins seraient grands D’avoir à déterrer le mérite des gens.
Du vôtre en bien des lieux on fait un cas extrême, Et vous saurez de moi qu’en deux fort bons endroits Vous fûtes hier loué par des gens d’un grand poids.
1070Et le siècle par là n’a rien qu’on ne confonde. Tout est d’un grand mérite également doué ;
Ce n’est plus un honneur que de se voir loué : D’éloges on regorge, à la tête on les jette, Et mon valet de chambre est mis dans la gazette.
Une charge à la cour vous pût frapper les yeux. Pour peu que d’y songer vous nous fassiez les mines, On peut, pour vous servir, remuer des machines ;
Et j’ai des gens en main que j’emploierai pour vous, 1080Qui vous feront à tout un chemin assez doux.
L’humeur dont je me sens veut que je m’en bannisse ; Le ciel ne m’a point fait, en me donnant le jour, Une âme compatible avec l’air de la cour.
1085Je ne me trouve point les vertus nécessaires Pour y bien réussir, et faire mes affaires. Être franc et sincère est mon plus grand talent ; Je ne sais point jouer les hommes en parlant ;
Et qui n’a pas le don de cacher ce qu’il pense 1090Doit faire en ce pays fort peu de résidence. Hors de la cour sans doute on n’a pas cet appui Et ces titres d’honneur qu’elle donne aujourd’hui ;
Mais on n’a pas aussi, perdant ces avantages, Le chagrin de jouer de fort sots personnages : 1095On n’a point à souffrir mille rebuts cruels, On n’a point à louer les vers de messieurs tels, À donner de l’encens à madame une telle, Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.
1100Mais il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour ; Et pour vous découvrir là-dessus mes pensées, Je souhaiterais fort vos ardeurs mieux placées.
Vous méritez, sans doute, un sort beaucoup plus doux, Et celle qui vous charme est indigne de vous.
Que cette personne est, madame, votre amie ?
De souffrir plus longtemps le tort que l’on vous fait. L’état où je vous vois afflige trop mon âme, 1110Et je vous donne avis qu’on trahit votre flamme.
Et de pareils avis obligent un amant.
Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme 1115Et le sien n’a pour vous que de feintes douceurs.
Mais votre charité se serait bien passée De jeter dans le mien une telle pensée.
1120Il faut ne vous rien dire ; il est assez aisé.
Les doutes sont fâcheux plus que toute autre chose ; Et je voudrais, pour moi, qu’on ne me fît savoir Que ce qu’avec clarté l’on peut me faire voir.
Vous allez recevoir une pleine lumière. Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi. Donnez-moi seulement la main jusque chez moi ;
Là, je vous ferai voir une preuve fidèle 1130De l’infidélité du cœur de votre belle ; Et, si pour d’autres yeux le vôtre peut brûler, On pourra vous offrir de quoi vous consoler.