Scène
Acte II, Scène 4
Par Molière
Le salon de Célimène se remplit. Clitandre et Acaste lancent des noms d’absents, Célimène enchaîne les portraits, Éliante et Philinte accompagnent le mouvement, et Alceste assiste en silence avant d’éclater contre la complaisance générale.
C’est la scène des portraits, un exercice de salon où chacun tient son rang. Célimène doit rester légère et précise : elle n’est pas méchante par colère mais par virtuosité, et le plaisir qu’elle y prend fait tout. Alceste ne doit pas commenter trop tôt ; sa sortie ne vaut que si le jeu a eu le temps de s’installer et de séduire.
52 répliques en alexandrins, six rôles, avec de longues séries de portraits pour Célimène. La difficulté est là : les portraits ont la même architecture et s’intervertissent. Les fixer un par un, par le trait qui distingue chacun, avant de les enchaîner.
Chapitre : Acte II
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560Vous l’est-on venu dire ?
(Basque donne des sièges, et sort.) (À Alceste.) Vous n’êtes pas sorti ?
Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme.
Madame, a bien paru ridicule achevé. N’a-t-il point quelque ami qui pût, sur ses manières, 570D’un charitable avis lui prêter les lumières ?
Partout il porte un air qui saute aux yeux d’abord ; Et, lorsqu’on le revoit après un peu d’absence, On le retrouve encor plus plein d’extravagance.
Je viens d’en essuyer un des plus fatigants ; Damon le raisonneur, qui m’a, ne vous déplaise, Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.
580L’art de ne vous rien dire avec de grands discours : Dans les propos qu’il tient on ne voit jamais goutte, Et ce n’est que du bruit que tout ce qu’on écoute.
La conversation prend un assez bon train.
Qui vous jette, en passant, un coup d’œil égaré, Et, sans aucune affaire, est toujours affairé. Tout ce qu’il vous débite en grimaces abonde ;
590À force de façons, il assomme le monde : Sans cesse il a tout bas, pour rompre l’entretien, Un secret à vous dire, et ce secret n’est rien ;
De la moindre vétille il fait une merveille, Et, jusques au bonjour, il dit tout à l’oreille.
Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse, Et ne cite jamais que duc, prince, ou princesse La qualité l’entête ;
et tous ses entretiens 600Ne sont que de chevaux, d’équipage, et de chiens : Il tutaye en parlant ceux du plus haut étage, Et le nom de monsieur est chez lui hors d’usage.
605Lorsqu’elle vient me voir, je souffre le martyre ; Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire ; Et la stérilité de son expression Fait mourir à tous coups la conversation.
En vain, pour attaquer son stupide silence, 610De tous les lieux communs vous prenez l’assistance : Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud, Sont des fonds qu’avec elle on épuise bientôt.
Cependant sa visite, assez insupportable, Traîne en une longueur encore, épouvantable ; 615Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois, Qu’elle grouille aussi peu qu’une pièce de bois.
C’est un homme gonflé de l’amour de soi-même. Son mérite jamais n’est content de la cour, 620Contre elle il fait métier de pester chaque jour ;
Et l’on ne donne emploi, charge, ni bénéfice, Qu’à tout ce qu’il se croit on ne fasse injustice.
Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui ?
Et que c’est à sa table à qui l’on rend visite.
C’est un fort méchant plat que sa sotte personne, 630Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu’il donne.
Qu’en dites-vous, madame ?
635Il est guindé sans cesse ; et, dans tous ses propos, On voit qu’il se travaille à dire de bons mots. Depuis que dans la tête il s’est mis d’être habile, Rien ne touche son goût, tant il est difficile.
Il veut voir des défauts à tout ce qu’on écrit, 640Et pense que louer n’est pas d’un bel esprit, Que c’est être savant que trouver à redire, Qu’il n’appartient qu’aux sots d’admirer et de rire, Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps, Il se met au-dessus de tous les autres gens.
645Aux conversations même il trouve à reprendre ; Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre ; Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit, Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.
Vous n’en épargnez point, et chacun a son tour : Cependant aucun d’eux à vos yeux ne se montre, Qu’on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre, 655Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur Appuyer les serments d’être son serviteur.
Il faut que le reproche à madame s’adresse.
660Tirent de son esprit tous ces traits médisants. Son humeur satirique est sans cesse nourrie Par le coupable encens de votre flatterie ;
Et son cœur à railler trouverait moins d’appas, S’il avait observé qu’on ne l’applaudît pas. 665C’est ainsi qu’aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l’on voit les humains se répandre.
Vous qui condamneriez ce qu’en eux on reprend ?
670À la commune voix veut-on qu’il se réduise, Et qu’il ne fasse pas éclater en tous lieux L’esprit contrariant qu’il a reçu des cieux ?
Le sentiment d’autrui n’est jamais pour lui plaire : Il prend toujours en main l’opinion contraire, 675Et penserait paraître un homme du commun, Si l’on voyait qu’il fût de l’avis de quelqu’un.
L’honneur de contredire a pour lui tant de charmes, Qu’il prend contre lui-même assez souvent les armes ; Et ses vrais sentiments sont combattus par lui, 680Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’autrui.
Et vous pouvez pousser contre moi la satire.
Se gendarme toujours contre tout ce qu’on dit ; 685Et que, par un chagrin que lui-même il avoue, Il ne saurait souffrir qu’on blâme ni qu’on loue.
Que le chagrin contre eux est toujours de saison, Et que je vois qu’ils sont, sur toutes les affaires, 690Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires.
Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir : Et l’on a tort ici de nourrir dans votre âme Ce grand attachement aux défauts qu’on y blâme.
Que j’ai cru jusqu’ici madame sans défaut.
Mais les défauts qu’elle a ne frappent point ma vue.
700Elle sait que j’ai soin de les lui reprocher. Plus on aime quelqu’un, moins il faut qu’on le flatte ; À ne rien pardonner le pur amour éclate ;
Et je bannirais, moi, tous ces lâches amants Que je verrais soumis à tous mes sentiments, 705Et dont, à tous propos, les molles complaisances Donneraient de l’encens à mes extravagances.
On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs, Et du parfait amour mettre l’honneur suprême 710À bien injurier les personnes qu’on aime.
Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix. Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable, Et dans l’objet aimé, tout leur devient aimable ;
715Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms. La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ; La noire à faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ; 720La grasse est, dans son port, pleine de majesté ; La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante paraît une déesse aux yeux ; La naine un abrégé des merveilles des cieux ; 725L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne ; La fourbe a de l’esprit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d’agréable humeur ; Et la muette garde une honnête pudeur. C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême 730Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.
Et dans la galerie allons faire deux tours. Quoi ! vous vous en allez, messieurs ?
735Sortez quand vous voudrez, messieurs ; mais j’avertis Que je ne sors qu’après que vous serez sortis.
Rien ne m’appelle ailleurs de toute la journée.
740Je n’ai point d’autre affaire, où je sois attaché.
Nous verrons si c’est moi que vous voudrez qui sorte.