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Acte I, Scène I

L’éloge du tabac

La pièce s’ouvre sur un éloge inattendu : « Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac ». Sganarelle revient ensuite à Gusman, l’écuyer de Done Elvire, venu comprendre pourquoi Don Juan a quitté sa maîtresse. Gusman croit encore à sa parole. Sganarelle le détrompe et fait le portrait de son maître : « le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté », « un épouseur à toutes mains ».

C’est une exposition en deux temps : le numéro comique, puis le portrait du personnage avant qu’il paraisse. Sganarelle passe du bateleur à l’homme qui a peur : « un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ». La fin, où il prévient Gusman qu’il niera tout, montre un valet pris entre sa conscience et sa crainte.

31 répliques en prose, pour deux comédiens. Sganarelle porte près de 80 % du texte : un grand rôle de valet, avec deux tirades à tenir. Gusman lui donne la réplique. Beaucoup de prose à apprendre, mais très rythmée.

31 répliquesMolière

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Le texte
tes répliques
SGANARELLE

Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre.

SGANARELLE

Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme.

SGANARELLE

Ne voyez-vous pas bien, dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner à droite et à gauche, partout où l’on se trouve ?

SGANARELLE

On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens ; tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent.

SGANARELLE

Mais c’est assez de cette matière. Reprenons un peu notre discours.

SGANARELLE

Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s’est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n’a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici.

SGANARELLE

Veux-tu qu’entre nous je te dise ma pensée ? J’ai peur qu’elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.

GUSMAN

Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t’inspirer une peur d’un si mauvais augure ?

GUSMAN

Ton maître t’a-t-il ouvert son cœur là-dessus, et t’a-t-il dit qu’il eût pour nous quelque froideur qui l’ait obligé à partir ?

SGANARELLE

Non pas ; mais à vue de pays, je connais à peu près le train des choses, et sans qu’il m’ait encore rien dit, je gagerais presque que l’affaire va là. Je pourrais peut-être me tromper ;

SGANARELLE

mais enfin, sur de tels sujets, l’expérience m’a pu donner quelques lumières.

GUSMAN

Quoi ! ce départ si peu prévu serait une infidélité de don Juan ? Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de done Elvire ?

SGANARELLE

Non, c’est qu’il est jeune encore, et qu’il n’a pas le courage.

GUSMAN

Un homme de sa qualité ferait une action si lâche ?

SGANARELLE

Eh ! oui, sa qualité ! La raison en est belle ; et c’est par là qu’il s’empêcherait des choses !

GUSMAN

Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.

SGANARELLE

Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est don Juan.

GUSMAN

Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s’il faut qu’il nous ait fait cette perfidie ;

GUSMAN

et je ne comprends point comme, après tant d’amour et tant d’impatience témoignée, tant d’hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin, et tant d’emportements qu’il a fait paraître, jusqu’à forcer, dans sa passion, l’obstacle sacré d’un couvent, pour mettre done Elvire en sa puissance ;

GUSMAN

je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, il aurait le cœur de pouvoir manquer à sa parole.

SGANARELLE

Je n’ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et, si tu connaissais le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui.

SGANARELLE

Je ne dis pas qu’il ait changé de sentiments pour done Elvire, je n’en ai point de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui ; et, depuis son arrivée il ne m’a point entretenu ;

SGANARELLE

mais, par précaution, je t’apprends, inter nos, que tu vois en don Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, un pourceau d’Épicure, un vrai Sardanapale, qui ferme l’oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu’on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons.

SGANARELLE

Tu me dis qu’il a épousé ta maîtresse ; crois qu’il aurait plus fait pour contenter sa passion, et qu’avec elle il aurait encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter ;

SGANARELLE

il ne se sert point d’autres pièges pour attraper les belles ; et c’est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ;

SGANARELLE

et si je te disais le nom de toutes celles qu’il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer jusqu'au soir.

SGANARELLE

Tu demeures surpris, et changes de couleur à ce discours : ce n’est là qu’une ébauche du personnage ; et pour en achever le portrait, il faudrait bien d’autres coups de pinceau.

SGANARELLE

Suffit qu’il faut que le courroux du ciel l’accable quelque jour ; qu’il me vaudrait bien mieux d’être au diable que d’être à lui, et qu’il me fait voir tant d’horreurs, que je souhaiterais qu’il fût déjà je ne sais où.

SGANARELLE

Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ; il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j’en aie ;

SGANARELLE

la crainte en moi fait l’office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit d’applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais, séparons-nous.

SGANARELLE

Écoute, au moins : je t’ai fait cette confidence avec franchise, et cela m’est sorti un peu bien vite de la bouche ; mais s’il fallait qu’il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti.