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Acte I, Scène II

L’éloge de l’inconstance

Dom Juan vient d’abandonner Done Elvire, qu’il a enlevée d’un couvent pour l’épouser. Sganarelle, son valet, ose lui reprocher cette vie de conquêtes. Dom Juan lui répond par une profession de foi, puis lui confie son prochain projet : enlever en mer une jeune fiancée dont il veut troubler le bonheur. La scène se clôt sur l’arrivée d’Elvire.

C’est l’éloge de l’inconstance, l’une des tirades les plus étudiées de Molière : « la constance n’est bonne que pour des ridicules », et le séducteur se compare à Alexandre qui voudrait d’autres mondes à conquérir. Face à lui, Sganarelle s’embrouille dans ses remontrances et n’ose pas aller au bout de ses idées. Le contraste fait le comique : un maître qui parle trop bien, un valet qui n’y arrive pas.

79 répliques en prose, pour deux comédiens. La tirade de Dom Juan est longue mais très construite, avec des images qui s’enchaînent ; celles de Sganarelle demandent surtout de garder l’embarras sans perdre le fil.

79 répliquesMolière

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Le texte
tes répliques
DON JUAN

Quel homme te parlait là ? Il a bien l’air, ce me semble, du bon Gusman de done Elvire.

SGANARELLE

C’est quelque chose aussi à peu près comme cela.

DON JUAN

Quoi ! c’est lui ?

SGANARELLE

Lui-même.

DON JUAN

Et depuis quand est-il en cette ville ?

SGANARELLE

D’hier au soir.

DON JUAN

Et quel sujet l’amène ?

SGANARELLE

Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter.

DON JUAN

Notre départ, sans doute ?

SGANARELLE

Le bonhomme en est tout mortifié, et m’en demandait le sujet.

DON JUAN

Et quelle réponse as-tu faite ?

SGANARELLE

Que vous ne m’en aviez rien dit.

DON JUAN

Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus ? Que t’imagines-tu de cette affaire ?

SGANARELLE

Moi ? Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tête.

DON JUAN

Tu le crois ?

SGANARELLE

Oui.

DON JUAN

Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t’avouer qu’un autre objet a chassé Elvire de ma pensée.

SGANARELLE

Hé ! mon Dieu ! Je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connais votre cœur pour le plus grand coureur du monde ; il se plaît à se promener de liens en liens, et n’aime guère à demeurer en place.

DON JUAN

Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j’ai raison d’en user de la sorte ?

SGANARELLE

Eh ! monsieur…

DON JUAN

Quoi ? Parle.

SGANARELLE

Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas aller là contre. Mais, si vous ne le vouliez pas, ce serait peut-être une autre affaire.

DON JUAN

Hé bien ! je te donne la liberté de parler, et de me dire tes sentiments.

SGANARELLE

En ce cas, monsieur, je vous dirai franchement que je n’approuve point votre méthode, et que je trouve fort vilain d’aimer de tous côtés, comme vous faites.

DON JUAN

Quoi ! tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ?

DON JUAN

La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux !

DON JUAN

Non, non, la constance n’est bonne que pour des ridicules ;

DON JUAN

toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs.

DON JUAN

Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne.

DON JUAN

J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ;

DON JUAN

je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ;

DON JUAN

et, dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement.

DON JUAN

On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre, par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir.

DON JUAN

Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni plus rien à souhaiter ;

DON JUAN

tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire.

DON JUAN

Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne ;

DON JUAN

et j’ai, sur ce sujet, l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits.

DON JUAN

Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et, comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

SGANARELLE

Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre.

DON JUAN

Qu’as-tu à dire là-dessus ?

SGANARELLE

Ma foi ! j’ai à dire, et je ne sais que dire ; car vous tournez les choses d’une manière, qu’il semble que vous avez raison ; et cependant il est vrai que vous ne l’avez pas.

SGANARELLE

J’avais les plus belles pensées du monde, et vos discours m’ont brouillé tout cela. Laissez faire ; une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec vous.

DON JUAN

Tu feras bien.

SGANARELLE

Mais, monsieur, cela serait-il de la permission que vous m’avez donnée, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que vous menez ?

DON JUAN

Comment ! quelle vie est-ce que je mène ?

SGANARELLE

Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites…

DON JUAN

Y a-t-il rien de plus agréable ?

SGANARELLE

Il est vrai. Je conçois que cela est fort agréable et fort divertissant, et je m’en accommoderais assez, moi, s’il n’y avait point de mal ; mais, monsieur, se jouer ainsi d’un mystère sacré, et…

DON JUAN

Va, va, c’est une affaire entre le ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble sans que tu t’en mettes en peine.

SGANARELLE

Ma foi, monsieur, j’ai toujours ouï dire que c’est une méchante raillerie que de se railler du Ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.

DON JUAN

Holà ! maître sot. Vous savez que je vous ai dit que je n’aime pas les faiseurs de remontrances.

SGANARELLE

Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m’en garde ! vous savez ce que vous faites, vous ; et, si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons ;

SGANARELLE

mais il y a de certains petits impertinents dans le monde, qui sont libertins sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu’ils croient que cela leur sied bien ;

SGANARELLE

et si j’avais un maître comme cela, je lui dirais fort nettement, le regardant en face : Osez-vous bien ainsi vous jouer au ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous faites des choses les plus saintes ?

SGANARELLE

C’est bien à vous, petit ver de terre, petit mirmidon que vous êtes (je parle au maître que j’ai dit), c’est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que tous les hommes révèrent ?

SGANARELLE

Pensez-vous que pour être de qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu (ce n’est pas à vous que je parle, c’est à l’autre) ;

SGANARELLE

pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu’on n’ose vous dire vos vérités ?

SGANARELLE

Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le ciel punit tôt ou tard les impies, qu’une méchante vie amène une méchante mort, et que….

DON JUAN

Paix !

SGANARELLE

De quoi est-il question ?

DON JUAN

Il est question de te dire qu’une beauté me tient au cœur, et qu’entraîné par ses appas je l’ai suivie jusqu’en cette ville.

SGANARELLE

Et n’y craignez-vous rien, monsieur, de la mort de ce commandeur que vous tuâtes il y a six mois ?

DON JUAN

Et pourquoi craindre ? ne l’ai-je pas bien tué ?

SGANARELLE

Fort bien, le mieux du monde, et il aurait tort de se plaindre.

DON JUAN

J’ai eu ma grâce de cette affaire.

SGANARELLE

Oui ; mais cette grâce n’éteint pas peut-être le ressentiment des parents et des amis ; et…

DON JUAN

Ah ! n’allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir.

DON JUAN

La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu’elle y vient épouser, et le hasard me fit voir ce couple d’amants trois ou quatre jours avant leur voyage.

DON JUAN

Jamais je n’ai vu deux personnes être si contents l’un de l’autre, et faire éclater plus d’amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l’émotion ;

DON JUAN

j’en fus frappé au cœur, et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d’abord de les voir si bien ensemble ;

DON JUAN

le dépit alarma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement, dont la délicatesse de mon cœur se tenait offensée ;

DON JUAN

mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j’ai recours au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd’hui régaler sa maîtresse d’une promenade sur mer.

DON JUAN

Sans t’en avoir rien dit, toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j’ai une petite barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle.

SGANARELLE

Ah ! monsieur…

DON JUAN

Hein ?

SGANARELLE

C’est fort bien fait à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n’est rien tel en ce monde que de se contenter.

DON JUAN

Prépare-toi donc à venir avec moi, et prends soin toi-même d’apporter toutes mes armes, afin que… (apercevant done Elvire) Ah ! rencontre fâcheuse. Traître ! tu ne m’avais pas dit qu’elle était ici elle-même.

SGANARELLE

Monsieur, vous ne me l’avez pas demandé.

DON JUAN

Est-elle folle, de n’avoir pas changé d’habit, et de venir en ce lieu-ci avec son équipage de campagne ?