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Acte V, Scène II

L’éloge de l’hypocrisie

Don Juan vient d’annoncer à son père qu’il se convertit. Sganarelle s’en réjouit ; son maître le détrompe aussitôt. Sa conversion est une ruse, « une grimace nécessaire » pour se mettre à l’abri. Il en fait la théorie : « l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus ». Sganarelle, horrifié, finit par se lancer dans une longue tirade qui s’égare de proverbe en proverbe.

C’est l’éloge de l’hypocrisie, l’un des textes les plus étudiés de Molière. Il fait écho à Tartuffe : Don Juan y prend le masque du dévot en connaissance de cause. La tirade demande un comédien très calme, qui démonte la société en souriant, face à un valet qui s’indigne de plus en plus.

39 répliques en prose, pour deux comédiens. Don Juan porte les deux tiers du texte ; la tirade finale de Sganarelle est un petit morceau de bravoure comique.

39 répliquesMolière

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Le texte
tes répliques
SGANARELLE

Ah ! monsieur, que j’ai de joie de vous voir converti ! Il y a longtemps que j’attendais cela, et voilà, grâce au ciel, tous mes souhaits accomplis.

DON JUAN

La peste le benêt !

SGANARELLE

Comment, le benêt ?

DON JUAN

Quoi ! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois que ma bouche était d’accord avec mon cœur ?

SGANARELLE

Quoi ! ce n’est pas… Vous ne… Votre… (à part.) Oh ! quel homme ! quel homme ! quel homme !

DON JUAN

Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les mêmes.

SGANARELLE

Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette statue mouvante et parlante ?

DON JUAN

Il y a bien quelque chose là-dedans que je ne comprends pas ; mais, quoi que ce puisse être, cela n’est pas capable, ni de convaincre mon esprit, ni d’ébranler mon âme ;

DON JUAN

et, si j’ai dit que je voulais corriger ma conduite, et me jeter dans un train de vie exemplaire, c’est un dessein que j’ai formé par pure politique, un stratagème utile, une grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père dont j’ai besoin, et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent fâcheuses aventures qui pourraient m’arriver.

DON JUAN

Je veux bien, Sganarelle, t’en faire confidence, et je suis bien aise d’avoir un témoin du fond de mon âme, et des véritables motifs qui m’obligent à faire les choses.

SGANARELLE

Quoi ! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous ériger en homme de bien ?

DON JUAN

Et pourquoi non ? il y en a tant d’autres comme moi, qui se mêlent de ce métier, et qui se servent du même masque, pour abuser le monde !

SGANARELLE

Ah ! quel homme ! quel homme !

DON JUAN

Il n’y a plus de honte maintenant à cela ; l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer.

DON JUAN

Aujourd’hui, la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages. C’est un art de qui l’imposture est toujours respectée ; et, quoiqu’on la découvre, on n’ose rien dire contre elle.

DON JUAN

Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement ;

DON JUAN

mais l’hypocrisie est un vice privilégié qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d’une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti.

DON JUAN

Qui en choque un, se les attire tous sur les bras ; et ceux que l’on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres ;

DON JUAN

ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions.

DON JUAN

Combien crois-tu que j’en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d’être les plus méchants hommes du monde ?

DON JUAN

On a beau savoir leurs intrigues, et les connaître pour ce qu’ils sont, ils ne laissent pas pour cela d’être en crédit parmi les gens ;

DON JUAN

et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d’yeux, rajustent dans le monde tout ce qu’ils peuvent faire. C’est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires.

DON JUAN

Je ne quitterai point mes douces habitudes ; mais j’aurai soin de me cacher, et me divertirai à petit bruit.

DON JUAN

Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous.

DON JUAN

Enfin, c’est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m’érigerai en censeur des actions d’autrui, jugerai mal de tout le monde, et n’aurai bonne opinion que de moi.

DON JUAN

Dès qu’une fois on m’aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel ;

DON JUAN

et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d’impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d’injures, et les damneront hautement de leur autorité privée.

DON JUAN

C’est ainsi qu’il faut profiter des faiblesses des hommes, et qu’un sage esprit s’accommode aux vices de son siècle.

SGANARELLE

Ô ciel ! qu’entends-je ici ? Il ne vous manquait plus que d’être hypocrite, pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations.

SGANARELLE

Monsieur, cette dernière-ci m’emporte, et je ne puis m’empêcher de parler. Faites-moi tout ce qu’il vous plaira, battez-moi, assommez-moi de coups, tuez-moi, si vous voulez ;

SGANARELLE

il faut que je décharge mon cœur, et qu’en valet fidèle je vous dise ce que je dois.

SGANARELLE

Sachez, monsieur, que tant va la cruche à l’eau, qu’enfin elle se brise, et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas, l’homme est en ce monde, ainsi que l’oiseau sur la branche ;

SGANARELLE

la branche est attachée à l’arbre ; qui s’attache à l’arbre suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles sont à la cour ; à la cour sont les courtisans ;

SGANARELLE

les courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ; la fantaisie est une faculté de l’âme ; l’âme est ce qui nous donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait penser au ciel ;

SGANARELLE

le ciel est au-dessus de la terre ; la terre n’est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d’un bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ;

SGANARELLE

la prudence n’est pas dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ;

SGANARELLE

les pauvres ont de la nécessité ; nécessité n’a point de loi ; qui n’a point de loi vit en bête brute ; et, par conséquent, vous serez damné à tous les diables.

DON JUAN

Ô le beau raisonnement !

SGANARELLE

Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.