Scène

Acte V, Scène II

Par Molière

Horace, bien vivant, retrouve Arnolphe au petit matin. Il lui raconte sa chute simulée sous les coups des valets, lui apprend qu’Agnès s’est enfuie du logis pour le rejoindre, et lui demande de la cacher chez lui un jour ou deux.

Point culminant de l’ironie : Arnolphe accepte avec empressement de recueillir celle qu’il vient de perdre. Le comédien tient la fausse bienveillance sans jamais la souligner, car plus la politesse reste lisse, plus l’effet porte. Horace, entièrement confiant, ne doit rien soupçonner, ce qui suppose de résister à la tentation de jouer l’ingénuité.

29 répliques en alexandrins, deux comédiens, mais le long récit d’Horace occupe presque toute la scène. C’est là qu’est la difficulté de mémorisation : il s’apprend comme une narration en étapes — la chute, les valets qui le croient mort, l’arrivée d’Agnès, la fuite — plutôt que vers à vers.

Chapitre : Acte V

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HORACE

Il faut que j’aille un peu reconnoître qui c’est.

ARNOLPHE

Eût-on jamais prévu… ((Heurté par Horace, qu’il ne reconnoît pas.)) Eût-on jamais prévu… Qui va là, s’il vous plaît ?

HORACE

C’est vous, Seigneur Arnolphe ?

ARNOLPHE

C’est vous, Seigneur Arnolphe ? Oui. Mais vous ?…

HORACE

C’est vous, Seigneur Arnolphe ? Oui. Mais vous ?…C’est Horace. Je m’en allais chez vous vous prier d’une grace. Vous sortez bien matin ! Arnolphe, bas. Quelle confusion ! Est-ce un enchantement ? est-ce une illusion ?

HORACE

Horace. J’étais, à dire vrai, dans une grande peine, Et je bénis du Ciel la bonté souveraine Qui fait qu’à point nommé je vous rencontre ainsi.

HORACE

Je viens vous avertir que tout a réussi, Et même beaucoup plus que je n’eusse osé dire, Et par un incident qui devait tout détruire.

HORACE

Je ne sais point par où l’on a pu soupçonner Cette assignation qu’on m’avait su donner ;

HORACE

Mais, étant sur le point d’atteindre à la fenêtre, J’ai, contre mon espoir, vu quelques gens paraître, Qui, sur moi brusquement levant chacun le bras, M’ont fait manquer le pied et tomber jusqu’en bas, Et ma chute, aux dépens de quelque meurtrissure, De vingt coups de bâton m’a sauvé l’aventure.

HORACE

Ces gens-là, dont était, je pense, mon jaloux, Ont imputé ma chute à l’effort de leurs coups ;

HORACE

Et, comme la douleur, un assez long espace, M’a fait sans remuer demeurer sur la place, Ils ont cru tout de bon qu’ils m’avaient assommé, Et chacun d’eux s’en est aussitôt alarmé.

HORACE

J’entendois tout leur bruit dans le profond silence : L’un l’autre ils s’accusaient de cette violence ;

HORACE

Et sans lumière aucune, en querellant le sort, Sont venus doucement tâter si j’étais mort : Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure, J’ai d’un vrai trépassé su tenir la figure.

HORACE

Ils se sont retirés avec beaucoup d’effroi ; Et comme je songeais à me retirer, moi, De cette feinte mort la jeune Agnès émue Avec empressement est devers moi venue ;

HORACE

Car les discours qu’entre eux ces gens avaient tenus Jusques à son oreille étaient d’abord venus, Et pendant tout ce trouble étant moins observée, Du logis aisément elle s’était sauvée ;

HORACE

Mais me trouvant sans mal, elle a fait éclater Un transport difficile à bien représenter. Que vous dirai-je ?

HORACE

Enfin cette aimable personne A suivi les conseils que son amour lui donne, N’a plus voulu songer à retourner chez soi, Et de tout son destin s’est commise à ma foi.

HORACE

Considérez un peu, par ce trait d’innocence, Où l’expose d’un fou la haute impertinence, Et quels fâcheux périls elle pourrait courir, Si j’étais maintenant homme à la moins chérir.

HORACE

Mais d’un trop pur amour mon âme est embrasée : J’aimerais mieux mourir que l’avoir abusée ; Je lui vois des appas dignes d’un autre sort, Et rien ne m’en saurait séparer que la mort.

HORACE

Je prévois là-dessus l’emportement d’un père ; Mais nous prendrons le temps d’apaiser sa colère. À des charmes si doux je me laisse emporter, Et dans la vie enfin il se faut contenter.

HORACE

Ce que je veux de vous, sous un secret fidèle, C’est que je puisse mettre en vos mains cette belle, Que dans votre maison, en faveur de mes feux, Vous lui donniez retraite au moins un jour ou deux.

HORACE

Outre qu’aux yeux du monde il faut cacher sa fuite, Et qu’on en pourra faire une exacte poursuite, Vous savez qu’une fille aussi de sa façon Donne avec un jeune homme un étrange soupçon ;

HORACE

Et comme c’est à vous, sûr de votre prudence, Que j’ai fait de mes feux entière confidence, C’est à vous seul aussi, comme ami généreux, Que je puis confier ce dépôt amoureux. Arnolphe.

HORACE

Je suis, n’en doutez point, tout à votre service. Horace. Vous voulez bien me rendre un si charmant office ? Arnolphe. Très volontiers, vous dis-je ;

HORACE

et je me sens ravir De cette occasion que j’ai de vous servir, Je rends grâces au Ciel de ce qu’il me l’envoie, Et n’ai jamais rien fait avec si grande joie. Horace. Que je suis redevable à toutes vos bontés !

HORACE

J’avais de votre part craint des difficultés ; Mais vous êtes du monde, et dans votre sagesse Vous savez excuser le feu de la jeunesse. Un de mes gens la garde au coin de ce détour. Arnolphe. Mais comment ferons-nous ?

HORACE

car il fait un peu jour : Si je la prends ici, l’on me verra peut-être ; Et s’il faut que chez moi vous veniez à paraître, Des valets causeront. Pour jouer au plus sûr, Il faut me l’amener dans un lieu plus obscur.

HORACE

Mon allée est commode, et je l’y vais attendre. Horace. Ce sont précautions qu’il est fort bon de prendre. Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main, Et chez moi, sans éclat, je retourne soudain. Arnolphe, seul.

HORACE

Ah ! fortune, ce trait d’aventure propice Répare tous les maux que m’a faits ton caprice ! (Il s’enveloppe le nez de son manteau.)

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