La scène de la table
Orgon refuse de croire que Tartuffe ait voulu séduire sa femme. Elmire lui tend un piège : elle le cache sous la table et fait revenir Tartuffe, en feignant cette fois de céder à ses avances. Méfiant, Tartuffe exige des preuves plutôt que des paroles, et Elmire tousse pour que son mari sorte enfin de sa cachette.
C’est la scène la plus risquée du répertoire de Molière. Tartuffe déroule sa morale arrangée (« Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ; Mais on trouve avec lui des accommodements »), Elmire gagne du temps, et tout le jeu tient dans la table : chaque réplique est dite aussi pour celui qui écoute dessous. La comédienne mène la scène ; si elle ne laisse pas voir qu’elle joue, le public ne rit plus.
47 répliques en alexandrins, pour deux comédiens (Orgon, caché, ne parle pas). Une scène longue où Elmire a autant de texte que Tartuffe, avec plusieurs tirades : à apprendre par blocs, en repérant les toux qui servent de signaux.
Télécharger la scène en PDF
Créer un compte gratuit pour téléchargerOn m’a dit qu’en ce lieu vous me vouliez parler.
Oui, l’on a des secrets à vous y révéler. Mais tirez cette porte avant qu’on vous les dise ; Et regardez partout de crainte de surprise. (Tartuffe va fermer la porte, et revient.)
Une affaire pareille à celle de tantôt N’est pas assurément ici ce qu’il nous faut : Jamais il ne s’est vu de surprise de même. Damis m’a fait pour vous une frayeur extrême ;
Et vous avez bien vu que j’ai fait mes efforts Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
Mon trouble, il est bien vrai, m’a si fort possédée, Que de le démentir je n’ai point eu l’idée : Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été, Et les choses en sont dans plus de sûreté.
L’estime où l’on vous tient a dissipé l’orage, Et mon mari de vous ne peut prendre d’ombrage. Pour mieux braver l’éclat des mauvais jugements, Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ;
Et c’est par où je puis, sans peur d’être blâmée, Me trouver ici seule avec vous enfermée, Et ce qui m’autorise à vous ouvrir un cœur Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.
Ce langage à comprendre est assez difficile, Madame ; et vous parliez tantôt d’un autre style.
Ah ! si d’un tel refus vous êtes en courroux, Que le cœur d’une femme est mal connu de vous ! Et que vous savez peu ce qu’il veut faire entendre Lorsque si faiblement on le voit se défendre !
Toujours notre pudeur combat, dans ces moments, Ce qu’on peut nous donner de tendres sentiments. Quelque raison qu’on trouve à l’amour qui nous dompte, On trouve à l’avouer toujours un peu de honte.
On s’en défend d’abord : mais de l’air qu’on s’y prend, On fait connaître assez que notre cœur se rend ; Qu’à nos vœux, par honneur, notre bouche s’oppose, Et que de tels refus promettent toute chose.
C’est vous faire, sans doute, un assez libre aveu, Et sur notre pudeur me ménager bien peu.
Mais, puisque la parole enfin en est lâchée, À retenir Damis me serais-je attachée, Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur Écouté tout au long l’offre de votre cœur, Aurais-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire, Si l’offre de ce cœur n’eût eu de quoi me plaire ?
Et, lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer À refuser l’hymen qu’on venait d’annoncer, Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, Que l’intérêt qu’en vous on s’avise de prendre, Et l’ennui qu’on aurait que ce nœud qu’on résout Vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout ?
C’est sans doute, madame, une douceur extrême Que d’entendre ces mots d’une bouche qu’on aime ; Leur miel, dans tous mes sens, fait couler à longs traits Une suavité qu’on ne goûta jamais.
Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude, Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ; Mais ce cœur vous demande ici la liberté D’oser douter un peu de sa félicité.
Je puis croire ces mots un artifice honnête Pour m’obliger à rompre un hymen qui s’apprête ;
Et, s’il faut librement m’expliquer avec vous, Je ne me fierai point à des propos si doux, Qu’un peu de vos faveurs, après quoi je soupire, Ne vienne m’assurer tout ce qu’ils m’ont pu dire, Et planter dans mon âme une constante foi Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
Quoi ! vous voulez aller avec cette vitesse, Et d’un cœur tout d’abord épuiser la tendresse ? On se tue à vous faire un aveu des plus doux. Cependant ce n’est pas encore assez pour vous ;
Et l’on ne peut aller jusqu’à vous satisfaire Qu’aux dernières faveurs on ne pousse l’affaire ?
Moins on mérite un bien, moins on l’ose espérer. Nos vœux sur des discours ont peine à s’assurer. On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire, Et l’on veut en jouir avant que de le croire.
Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, Je doute du bonheur de mes témérités ; Et je ne croirai rien, que vous n’ayez, madame, Par des réalités su convaincre ma flamme.
Mon Dieu ! que votre amour en vrai tyran agit ! Et qu’en un trouble étrange il me jette l’esprit ! Que sur les cœurs il prend un furieux empire ! Et qu’avec violence il veut ce qu’il désire ! Quoi !
de votre poursuite on ne peut se parer, Et vous ne donnez pas le temps de respirer ? Sied-il bien de tenir une rigueur si grande ?
De vouloir sans quartier les choses qu’on demande, Et d’abuser ainsi, par vos efforts pressants, Du faible que pour vous vous voyez qu’ont les gens ?
Mais, si d’un œil bénin vous voyez mes hommages, Pourquoi m’en refuser d’assurés témoignages ?
Mais comment consentir à ce que vous voulez, Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ?
Si ce n’est que le ciel qu’à mes vœux on oppose, Lever un tel obstacle est à moi peu de chose ; Et cela ne doit pas retenir votre cœur.
Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur !
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, Madame, et je sais l’art de lever les scrupules. Le ciel défend, de vrai, certains contentements ; Mais on trouve avec lui des accommodements.
Selon divers besoins, il est une science D’étendre les liens de notre conscience, Et de rectifier le mal de l’action Avec la pureté de notre intention. De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire. Contentez mon désir, et n’ayez point d’effroi ; Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi. (Elmire tousse plus fort.) Vous toussez fort, madame.
Oui, je suis au supplice.
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?
C’est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien Que tous les jus du monde ici ne feront rien.
Cela, certe, est fâcheux.
Oui, plus qu’on ne peut dire.
Enfin votre scrupule est facile à détruire. Vous êtes assurée ici d’un plein secret, Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait.
Le scandale du monde est ce qui fait l’offense, Et ce n’est pas pécher que pécher en silence.
Enfin je vois qu’il faut se résoudre à céder ; Qu’il faut que je consente à vous tout accorder ; Et qu’à moins de cela, je ne dois point prétendre Qu’on puisse être content, et qu’on veuille se rendre.
Sans doute il est fâcheux d’en venir jusque-là, Et c’est bien malgré moi que je franchis cela ;
Mais, puisque l’on s’obstine à m’y vouloir réduire, Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on peut dire, Et qu’on veut des témoins qui soient plus convaincants, Il faut bien s’y résoudre, et contenter les gens.
Si ce consentement porte en soi quelque offense, Tant pis pour qui me force à cette violence ; La faute assurément n’en doit pas être à moi.
Oui, madame, on s’en charge ; et la chose de soi…
Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie, Si mon mari n’est point dans cette galerie.
Qu’est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ? C’est un homme, entre nous, à mener par le nez. De tous nos entretiens il est pour faire gloire, Et je l’ai mis au point de voir tout sans rien croire.
Il n’importe. Sortez, je vous prie, un moment ; Et partout là dehors voyez exactement.