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Acte III, Scène 3

La déclaration de Tartuffe

Elmire a demandé à voir Tartuffe en tête à tête : elle veut le convaincre de renoncer à épouser Mariane, que son mari Orgon lui a promise. Tartuffe arrive plein de souhaits pieux, puis se rapproche, lui prend la main, tâte l’étoffe de sa robe, et finit par lui déclarer son amour. Damis, le fils d’Orgon, entend tout depuis le cabinet voisin.

Toute la scène repose sur un glissement : le vocabulaire de la dévotion sert à dire le désir, jusqu’au vers que tout le monde connaît, « Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme ». Elmire ne s’indigne pas, elle négocie : elle se taira auprès de son mari si Tartuffe pousse le mariage de Mariane avec Valère. Il faut que Tartuffe reste sincère dans sa ferveur, jamais caricatural, sinon la scène devient une farce et Elmire n’a plus rien à manœuvrer.

52 répliques en alexandrins, pour un comédien et une comédienne. Les deux longues tirades de Tartuffe demandent le plus de travail ; les échanges du début, faits de vers partagés, se répètent à deux pour trouver le rythme.

52 répliquesMolière

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Le texte
tes répliques
TARTUFFE

Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté, Et de l’âme et du corps vous donne la santé, Et bénisse vos jours autant que le désire Le plus humble de ceux que son amour inspire !

ELMIRE

Je suis fort obligée à ce souhait pieux. Mais prenons une chaise, afin d’être un peu mieux.

TARTUFFE

Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?

ELMIRE

Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.

TARTUFFE

Mes prières n’ont pas le mérite qu’il faut Pour avoir attiré cette grâce d’en haut : Mais je n’ai fait au ciel nulle dévote instance Qui n’ait eu pour objet votre convalescence.

ELMIRE

Votre zèle pour moi s’est trop inquiété.

TARTUFFE

On ne peut trop chérir votre chère santé ; Et pour la rétablir, j’aurais donné la mienne.

ELMIRE

C’est pousser bien avant la charité chrétienne ; Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.

TARTUFFE

Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.

ELMIRE

J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire, Et suis bien aise, ici, qu’aucun ne nous éclaire.

TARTUFFE

J’en suis ravi de même ; et sans doute, il m’est doux Madame, de me voir seul à seul avec vous. C’est une occasion qu’au ciel j’ai demandée, Sans que, jusqu’à cette heure, il me l’ait accordée.

ELMIRE

Pour moi, ce que je veux, c’est un mot d’entretien, Où tout votre cœur s’ouvre, et ne me cache rien. Damis, sans se montrer, entr’ouvre la porte du cabinet dans lequel il s’était retiré, pour entendre la conversation.

TARTUFFE

Et je ne veux aussi, pour grâce singulière, Que montrer à vos yeux mon âme tout entière, Et vous faire serment que les bruits que j’ai faits Des visites qu’ici reçoivent vos attraits Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine, Mais plutôt d’un transport de zèle qui m’entraîne, Et d’un pur mouvement…

ELMIRE

Je le prends bien aussi, Et crois que mon salut vous donne ce souci.

TARTUFFE

Oui, madame, sans doute, et ma ferveur est telle…

ELMIRE

Ouf ! vous me serrez trop.

TARTUFFE

C’est par excès de zèle. De vous faire autre mal je n’eus jamais dessein, Et j’aurais bien plutôt… (Il met la main sur les genoux d’Elmire.)

ELMIRE

Que fait là votre main ?

TARTUFFE

Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.

ELMIRE

Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse. (Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe rapproche d’elle.)

TARTUFFE

Mon Dieu ! que de ce point l’ouvrage est merveilleux ! On travaille aujourd’hui d’un air miraculeux : Jamais, en toute chose, on n’a vu si bien faire.

ELMIRE

Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. On tient que mon mari veut dégager sa foi, Et vous donner sa fille : Est-il vrai ? dites-moi.

TARTUFFE

Il m’en a dit deux mots : mais, madame, à vrai dire, Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire ; Et je vois autre part les merveilleux attraits De la félicité qui fait tous mes souhaits.

ELMIRE

C’est que vous n’aimez rien des choses de la terre.

TARTUFFE

Mon sein n’enferme pas un cœur qui soit de pierre.

ELMIRE

Pour moi, je crois qu’au ciel tendent tous vos soupirs, Et que rien ici-bas n’arrête vos désirs.

TARTUFFE

L’amour qui nous attache aux beautés éternelles N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles : Nos sens facilement peuvent être charmés Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.

TARTUFFE

Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ; Mais il étale en vous ses plus rares merveilles : Il a sur votre face épanché des beautés Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;

TARTUFFE

Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature, Sans admirer en vous l’auteur de la nature, Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint, Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.

TARTUFFE

D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète Ne fût du noir esprit une surprise adroite, Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut, Vous croyant un obstacle à faire mon salut.

TARTUFFE

Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable, Que cette passion peut n’être point coupable, Que je puis l’ajuster avecque la pudeur, Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur.

TARTUFFE

Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande : Mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté, Et rien des vains efforts de mon infirmité.

TARTUFFE

En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ; De vous dépend ma peine ou ma béatitude ; Et je vais être enfin, par votre seul arrêt, Heureux, si vous voulez ; malheureux, s’il vous plaît.

ELMIRE

La déclaration est tout à fait galante ; Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein, Et raisonner un peu sur un pareil dessein.

ELMIRE

Un dévot comme vous, et que partout on nomme…

TARTUFFE

Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme : Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas, Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.

TARTUFFE

Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange : Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange ; Et, si vous condamnez l’aveu que je vous fais, Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.

TARTUFFE

Dès que j’en vis briller la splendeur plus qu’humaine, De mon intérieur vous fûtes souveraine ; De vos regards divins l’ineffable douceur Força la résistance où s’obstinait mon cœur ;

TARTUFFE

Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes. Mes yeux et mes soupirs vous l’ont dit mille fois ; Et pour mieux m’expliquer j’emploie ici la voix.

TARTUFFE

Que si vous contemplez d’une âme un peu bénigne, Les tribulations de votre esclave indigne ;

TARTUFFE

S’il faut que vos bontés veuillent me consoler, Et jusqu’à mon néant daignent se ravaler, J’aurai toujours pour vous, ô suave merveille, Une dévotion à nulle autre pareille.

TARTUFFE

Votre honneur avec moi ne court point de hasard, Et n’a nulle disgrâce à craindre de ma part. Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles, Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ;

TARTUFFE

De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ; Ils n’ont point de faveurs qu’ils n’aillent divulguer ; Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie, Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.

TARTUFFE

Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret, Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret. Le soin que nous prenons de notre renommée Répond de toute chose à la personne aimée ;

TARTUFFE

Et c’est en nous qu’on trouve, acceptant notre cœur, De l’amour sans scandale, et du plaisir sans peur.

ELMIRE

Je vous écoute dire, et votre rhétorique En termes assez forts à mon âme s’explique.

ELMIRE

N’appréhendez-vous point que je ne sois d’humeur À dire à mon mari cette galante ardeur, Et que le prompt avis d’un amour de la sorte Ne pût bien altérer l’amitié qu’il vous porte ?

TARTUFFE

Je sais que vous avez trop de bénignité, Et que vous ferez grâce à ma témérité ;

TARTUFFE

Que vous m’excuserez, sur l’humaine faiblesse, Des violents transports d’un amour qui vous blesse, Et considérerez, en regardant votre air, Que l’on n’est pas aveugle, et qu’un homme est de chair.

ELMIRE

D’autres prendraient cela d’autre façon peut-être ; Mais ma discrétion se veut faire paraître. Je ne redirai point l’affaire à mon époux ;

ELMIRE

Mais je veux, en revanche, une chose de vous : C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane, L’union de Valère avecque Mariane, De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir ;

ELMIRE

Et…