« Sans dot ! »
Harpagon prend Valère à témoin contre sa fille : il veut la marier ce soir même au seigneur Anselme, riche, âgé, et qui la prend « sans dot ». Valère, qui aime Élise en secret et s’est fait intendant pour être près d’elle, ne peut pas contredire son maître. Il l’approuve donc, tout en glissant chaque fois une objection. Harpagon répond toujours la même chose : « Sans dot ! ».
C’est la scène du « sans dot », l’un des comiques de répétition les plus célèbres de Molière. Tout le jeu de Valère est double : flatter l’avare pour ne pas le braquer, et plaider pour Élise sans en avoir l’air. Dans les éditions scolaires, la scène est souvent numérotée acte I, scène 5 ; l’édition suivie ici la découpe en scène 7.
29 répliques en prose, pour deux comédiens. Valère porte les deux tiers du texte, Harpagon martèle sa réplique : une scène à deux qui repose sur le rythme.
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Créer un compte gratuit pour téléchargerIci, Valère. Nous t’avons élu pour nous dire qui a raison de ma fille ou de moi.
C’est vous, monsieur, sans contredit.
Sais-tu bien de quoi nous parlons ?
Non ; mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison.
Je veux ce soir lui donner pour époux un homme aussi riche que sage ; et la coquine me dit au nez qu’elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela ?
Ce que j’en dis ?
Oui.
Hé ! hé !
Quoi !
Je dis que, dans le fond, je suis de votre sentiment ; et vous ne pouvez pas que vous n’ayez raison. Mais aussi n’a-t-elle pas tort tout à fait, et…
Comment ? Le seigneur Anselme est un parti considérable ; c’est un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Sauroit-elle mieux rencontrer ?
Cela est vrai. Mais elle pourroit vous dire que c’est un peu précipiter les choses, et qu’il faudrait au moins quelque temps pour voir si son inclination pourra s’accommoder avec.
C’est une occasion qu’il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu’ailleurs je ne trouverois pas ; et il s’engage à la prendre sans dot.
Sans dot ?
Oui.
Ah ! je ne dis plus rien. Voyez-vous ? voilà une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela.
C’est pour moi une épargne considérable.
Assurément ; cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu’on ne peut croire ;
qu’il y va d’être heureux ou malheureux toute sa vie ; et qu’un engagement qui doit durer jusqu’à la mort ne se doit jamais faire qu’avec de grandes précautions.
Vous avez raison : voilà qui décide tout ; cela s’entend. Il y a des gens qui pourraient vous dire qu’en de telles occasions l’inclination d’une fille est une chose, sans doute, où l’on doit avoir de l’égard ;
et que cette grande inégalité d’âge, d’humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents fâcheux.
Sans dot !
Ah ! il n’y a pas de réplique à cela ; on le sait bien ! Qui diantre peut aller là contre ?
Ce n’est pas qu’il n’y ait quantité de pères qui aimeroient mieux ménager la satisfaction de leurs filles, que l’argent qu’ils pourroient donner ;
qui ne les voudroient point sacrifier à l’intérêt, et chercheroient, plus que toute autre chose, à mettre dans un mariage cette douce conformité qui, sans cesse, y maintient l’honneur, la tranquillité et la joie ;
et que…
Sans dot !
Il est vrai ; cela ferme la bouche à tout. Sans dot ! Le moyen de résister à une raison comme celle-là ?
Ouais ! Il me semble que j’entends un chien qui aboie. N’est-ce point qu’on en voudroit à mon argent ? (À Valère.) Ne bougez ; je reviens tout à l’heure.