Scène

Acte IV, scène 7

Par Molière

La cassette a disparu. Harpagon surgit seul sur le plateau, hurlant au voleur, et ne retrouve plus ni ses repères ni son identité. C’est le sommet de la pièce, préparé dès les premières scènes, et le moment où l’avarice bascule dans le délire.

Le monologue avance par ruptures : appels au secours, poursuite imaginaire, arrestation de sa propre main, déclaration d’amour à l’argent perdu, puis menace de faire pendre la maison entière. Harpagon prend le public à partie et le soupçonne à son tour. Le comédien doit passer du cri à la tendresse funèbre sans jamais laisser retomber l’énergie, et assumer le tutoiement adressé à une somme d’argent.

11 répliques en prose pour un personnage seul, soit un bloc dense d’environ deux mille signes. Rien à donner ni à recevoir : tout repose sur la mémoire d’un seul interprète, et les reprises (« mon pauvre argent », « où courir ») invitent à confondre les passages. Un classique du travail de monologue comique.

Chapitre : Acte IV

Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :

HARPAGON

Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ; on m’a coupé la gorge : on m’a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ?

HARPAGON

Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N’est-il point là ? n’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête. (À lui-même, se prenant par le bras.) Rends-moi mon argent, coquin… Ah !

HARPAGON

c’est moi ! Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent ! mon pauvre argent ! mon cher ami ! on m’a privé de toi ;

HARPAGON

et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie : tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde. Sans toi, il m’est impossible de vivre. C’en est fait ; je n’en puis plus ;

HARPAGON

je me meurs ; je suis mort ; je suis enterré. N’y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m’apprenant qui l’a pris? Euh ! que dites-vous ? Ce n’est personne.

HARPAGON

Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu’avec beaucoup de soin on ait épié l’heure ; et l’on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons.

HARPAGON

Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison ; à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés !

HARPAGON

Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Hé ! de quoi est-ce qu’on parle là ? de celui qui m’a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur qui y est ?

HARPAGON

De grâce, si l’on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l’on m’en dise. N’est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire.

HARPAGON

Vous verrez qu’ils ont part, sans doute, au vol que l’on m’a fait. Allons, vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences, et des bourreaux ! Je veux faire pendre tout le monde ;

HARPAGON

et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.

Toutes les scènes