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Scène III

Le portrait de la coquette

Trivelin, qui gouverne l’île, accueille deux nouvelles arrivantes : Euphrosine, une dame athénienne, et Cléanthis, son esclave. Selon la loi de l’île, l’esclave doit faire le portrait de sa maîtresse devant elle, pour lui montrer ce qu’elle est. Cléanthis s’en charge avec un plaisir évident.

C’est le portrait de la coquette : la toilette, le miroir, les malaises calculés, les visites où l’on se fait admirer. Cléanthis imite plus qu’elle ne décrit, et Euphrosine, humiliée, n’a que quelques répliques pour protester. Trivelin relance et arbitre. La scène fait rire tant que le portrait reste juste ; si Cléanthis force la charge, la leçon de Marivaux se perd.

80 répliques en prose, pour trois comédiens. La plus grande part du texte est à Cléanthis, en longues tirades de portrait : un rôle de choix pour une comédienne qui aime le jeu d’imitation.

80 répliquesMarivaux

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Le texte
tes répliques
TRIVELIN

Ah ça ! ma compatriote, car je regarde désormais notre île comme votre patrie, dites-moi aussi votre nom.

CLÉANTIS

(saluant.) Je m’appelle Cléantis, et elle, Euphrosine.

TRIVELIN

Cléantis ? passe pour cela.

CLÉANTIS

J’ai aussi des surnoms ; vous plaît-il de les savoir ?

TRIVELIN

Oui-da. Et quels sont-ils ?

CLÉANTIS

J’en ai une liste : Sotte, Ridicule, Bête, Butorde, Imbécile, et caetera.

EUPHROSINE

(en soupirant.) Impertinente que vous êtes !

CLÉANTIS

Tenez, tenez, en voilà encore un que j’oubliais.

TRIVELIN

Effectivement, elle vous prend sur le fait. Dans votre pays, Euphrosine, on a bientôt dit des injures à ceux à qui l’on en peut dire impunément.

EUPHROSINE

Hélas ! que voulez-vous que je lui réponde, dans l’étrange aventure où je me trouve ?

CLÉANTIS

Oh ! dame, il n’est plus si aisé de me répondre. Autrefois il n’y avait rien de si commode ; on n’avait affaire qu’à de pauvres gens : fallait-il tant de cérémonies ? Faites cela, je le veux ; taisez-vous, sotte !

CLÉANTIS

Voilà qui était fini. Mais à présent il faut parler raison ; c’est un langage étranger pour Madame ; elle l’apprendra avec le temps ; il faut se donner patience : je ferai de mon mieux pour l’avancer.

TRIVELIN

(à Cléantis.) Modérez-vous, Euphrosine. (À Euphrosine.) Et vous, Cléantis, ne vous abandonnez point à votre douleur.

TRIVELIN

Je ne puis changer nos lois, ni vous en affranchir : je vous ai montré combien elles étaient louables et salutaires pour vous.

CLÉANTIS

Hum ! Elle me trompera bien si elle amende.

TRIVELIN

Mais comme vous êtes d’un sexe naturellement assez faible, et que par là vous avez dû céder plus facilement qu’un homme aux exemples de hauteur, de mépris et de dureté qu’on vous a donnés chez vous contre leurs pareils, tout ce que je puis faire pour vous, c’est de prier Euphrosine de peser avec bonté les torts que vous avez avec elle, afin de les peser avec justice.

CLÉANTIS

Oh ! tenez, tout cela est trop savant pour moi, je n’y comprends rien ; j’irai le grand chemin, je pèserai comme elle pesait ; ce qui viendra ; nous le prendrons.

TRIVELIN

Doucement, point de vengeance.

CLÉANTIS

Mais, notre bon ami, au bout du compte, vous parlez de son sexe ; elle a le défaut d’être faible, je lui en offre autant ; je n’ai pas la vertu d’être forte.

CLÉANTIS

S’il faut que j’excuse toutes ses mauvaises manières à mon égard, il faudra donc qu’elle excuse aussi la rancune que j’en ai contre elle ; car je suis femme autant qu’elle, moi. Voyons, qui est-ce qui décidera ?

CLÉANTIS

Ne suis-je pas la maîtresse une fois ? Eh bien, qu’elle commence toujours par excuser ma rancune ; et puis, moi, je lui pardonnerai, quand je pourrai, ce qu’elle m’a fait : qu’elle attende !

EUPHROSINE

(à Trivelin.) Quels discours ! Faut-il que vous m’exposiez à les entendre ?

CLÉANTIS

Souffrez-les, Madame, c’est le fruit de vos œuvres.

TRIVELIN

Allons, Euphrosine, modérez-vous.

CLÉANTIS

Que voulez-vous que je vous dise ? quand on a de la colère, il n’y a rien de tel pour la passer, que de la contenter un peu, voyez-vous ;

CLÉANTIS

quand je l’aurai querellée à mon aise une douzaine de fois seulement, elle en sera quitte ; mais il me faut cela.

TRIVELIN

(à part, à Euphrosine.) Il faut que ceci ait son cours ; mais consolez-vous, cela finira plus tôt que vous ne pensez. (À Cléantis.) J’espère, Euphrosine, que vous perdrez votre ressentiment, et je vous y exhorte en ami.

TRIVELIN

Venons maintenant à l’examen de son caractère : il est nécessaire que vous m’en donniez un portrait, qui se doit faire devant la personne qu’on peint, afin qu’elle se connaisse, qu’elle rougisse de ses ridicules, si elle en a, et qu’elle se corrige.

TRIVELIN

Nous avons là de bonnes intentions, comme vous voyez. Allons, commençons.

CLÉANTIS

Oh que cela est bien inventé ! Allons, me voilà prête ; interrogez-moi, je suis dans mon fort.

EUPHROSINE

(doucement.) Je vous prie, Monsieur, que je me retire, et que je n’entende point ce qu’elle va dire.

TRIVELIN

Hélas ! ma chère Dame, cela n’est fait que pour vous ; il faut que vous soyez présente.

CLÉANTIS

Restez, restez ; un peu de honte est bientôt passée.

TRIVELIN

Vaine minaudière et coquette, voilà d’abord à peu près sur quoi je vais vous interroger au hasard. Cela la regarde-t-il ?

CLÉANTIS

Vaine minaudière et coquette, si cela la regarde ? Eh voilà ma chère maîtresse ; cela lui ressemble comme son visage.

EUPHROSINE

N’en voilà-t-il pas assez, Monsieur ?

TRIVELIN

Ah ! je vous félicite du petit embarras que cela vous donne ; vous sentez, c’est bon signe, et j’en augure bien pour l’avenir : mais ce ne sont encore là que les grands traits ; détaillons un peu cela.

TRIVELIN

En quoi donc, par exemple, lui trouvez-vous les défauts dont nous parlons ?

CLÉANTIS

En quoi ? partout, à toute heure, en tous lieux ; je vous ai dit de m’interroger ; mais par où commencer ? je n’en sais rien, je m’y perds.

CLÉANTIS

Il y a tant de choses, j’en ai tant vu, tant remarqué de toutes les espèces, que cela me brouille. Madame se tait, Madame parle ;

CLÉANTIS

elle regarde, elle est triste, elle est gaie : silence, discours, regards, tristesse et joie, c’est tout un, il n’y a que la couleur de différente ; c’est vanité muette, contente ou fâchée ;

CLÉANTIS

c’est coquetterie babillarde, jalouse ou curieuse ; c’est Madame, toujours vaine ou coquette, l’un après l’autre, ou tous les deux à la fois : voilà ce que c’est, voilà par où je débute, rien que cela.

EUPHROSINE

Je n’y saurais tenir.

TRIVELIN

Attendez donc, ce n’est qu’un début.

CLÉANTIS

Madame se lève ; a-t-elle bien dormi, le sommeil l’a-t-il rendu belle, se sent-elle du vif, du sémillant dans les yeux ? vite sur les armes ; la journée sera glorieuse. Qu’on m’habille !

CLÉANTIS

Madame verra du monde aujourd’hui ; elle ira aux spectacles, aux promenades, aux assemblées ;

CLÉANTIS

son visage peut se manifester, peut soutenir le grand jour, il fera plaisir à voir, il n’y a qu’à le promener hardiment, il est en état, il n’y a rien à craindre.

TRIVELIN

(à Euphrosine.) Elle développe assez bien cela.

CLÉANTIS

Madame, au contraire, a-t-elle mal reposé ? Ah qu’on m’apporte un miroir ; comme me voilà faite ! que je suis mal bâtie ! Cependant on se mire, on éprouve son visage de toutes les façons, rien ne réussit ;

CLÉANTIS

des yeux battus, un teint fatigué ; voilà qui est fini, il faut envelopper ce visage-là, nous n’aurons que du négligé, Madame ne verra personne aujourd’hui, pas même le jour, si elle peut ;

CLÉANTIS

du moins fera-t-il sombre dans la chambre. Cependant il vient compagnie, on entre : que va-t-on penser du visage de Madame ? on croira qu’elle enlaidit : donnera-t-elle ce plaisir-là à ses bonnes amies ?

CLÉANTIS

Non, il y a remède à tout : vous allez voir. Comment vous portez-vous, Madame ? Très mal, Madame ; j’ai perdu le sommeil ; il y a huit jours que je n’ai fermé l’œil ; je n’ose pas me montrer, je fais peur.

CLÉANTIS

Et cela veut dire : Messieurs, figurez-vous que ce n’est point moi, au moins ; ne me regardez pas, remettez à me voir ; ne me jugez pas aujourd’hui ; attendez que j’aie dormi.

CLÉANTIS

J’entendais tout cela, moi, car nous autres esclaves, nous sommes doués contre nos maîtres d’une pénétration !… Oh ! ce sont de pauvres gens pour nous.

TRIVELIN

(à Euphrosine.) Courage, Madame ; profitez de cette peinture-là, car elle me paraît fidèle.

EUPHROSINE

Je ne sais où j’en suis.

CLÉANTIS

Vous en êtes aux deux tiers ; et j’achèverai, pourvu que cela ne vous ennuie pas.

TRIVELIN

Achevez, achevez ; Madame soutiendra bien le reste.

CLÉANTIS

Vous souvenez-vous d’un soir où vous étiez avec ce cavalier si bien fait ? j’étais dans la chambre ; vous vous entreteniez bas ; mais j’ai l’oreille fine : vous vouliez lui plaire sans faire semblant de rien ;

CLÉANTIS

vous parliez d’une femme qu’il voyait souvent. Cette femme-là est aimable, disiez-vous ; elle a les yeux petits, mais très doux ;

CLÉANTIS

et là-dessus vous ouvriez les vôtres, vous vous donniez des tons, des gestes de tête, de petites contorsions, des vivacités. Je riais. Vous réussîtes pourtant, le cavalier s’y prit ; il vous offrit son cœur. À moi ?

CLÉANTIS

lui dîtes-vous. Oui, Madame, à vous-même, à tout ce qu’il y a de plus aimable au monde. Continuez, folâtre, continuez, dites-vous, en ôtant vos gants sous prétexte de m’en demander d’autres.

CLÉANTIS

Mais vous avez la main belle ; il la vit ; il la prit, il la baisa ; cela anima sa déclaration ; et c’était là les gants que vous demandiez. Eh bien ! y suis-je ?

TRIVELIN

(à Euphrosine.) En vérité, elle a raison.

CLÉANTIS

Écoutez, écoutez, voici le plus plaisant. Un jour qu’elle pouvait m’entendre, et qu’elle croyait que je ne m’en doutais pas, je parlais d’elle, et je dis : oh !

CLÉANTIS

pour cela il faut l’avouer, Madame est une des plus belles femmes du monde. Que de bontés, pendant huit jours, ce petit mot-là ne me valut-il pas !

CLÉANTIS

J’essayai en pareille occasion de dire que Madame était une femme très raisonnable : oh ! je n’eus rien, cela ne prit point ; et c’était bien fait, car je la flattais.

EUPHROSINE

Monsieur, je ne resterai point, ou l’on me fera rester par force ; je ne puis en souffrir davantage.

TRIVELIN

En voila donc assez pour à présent.

CLÉANTIS

J’allais parler des vapeurs de mignardise auxquelles Madame est sujette à la moindre odeur. Elle ne sait pas qu’un jour je mis à son insu des fleurs dans la ruelle de son lit pour voir ce qu’il en serait.

CLÉANTIS

J’attendais une vapeur, elle est encore à venir. Le lendemain, en compagnie, une rose parut ; crac ! la vapeur arrive.

TRIVELIN

Cela suffit, Euphrosine ; promenez-vous un moment à quelques pas de nous, parce que j’ai quelque chose à lui dire ; elle ira vous rejoindre ensuite.

CLÉANTIS

(s’en allant.) Recommandez-lui d’être docile au moins. Adieu, notre bon ami ; je vous ai diverti, j’en suis bien aise.

CLÉANTIS

Une autre fois je vous dirai comme quoi Madame s’abstient souvent de mettre de beaux habits, pour en mettre un négligé qui lui marque tendrement la taille. C’est encore une finesse que cet habit-là ;

CLÉANTIS

on dirait qu’une femme qui le met ne se soucie pas de paraître, mais à d’autre ! on s’y ramasse dans un corset appétissant, on y montre sa bonne façon naturelle ;

CLÉANTIS

on y dit aux gens : regardez mes grâces, elles sont à moi, celles-là ; et d’un autre côté on veut leur dire aussi : voyez comme je m’habille, quelle simplicité ! il n’y a point de coquetterie dans mon fait.

TRIVELIN

Mais je vous ai prié de nous laisser.

CLÉANTIS

Je sors, et tantôt nous reprendrons le discours, qui sera fort divertissant ;

CLÉANTIS

car vous verrez aussi comme quoi Madame entre dans une loge au spectacle, avec quelle emphase, avec quel air imposant, quoique d’un air distrait et sans y penser ; car c’est la belle éducation qui donne cet orgueil-là.

CLÉANTIS

Vous verrez comme dans la loge on y jette un regard indifférent et dédaigneux sur des femmes qui sont à côté, et qu’on ne connaît pas. Bonjour, notre bon ami, je vais à notre auberge.