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Scène I

Un maître athénien, Iphicrate, et son esclave Arlequin viennent de faire naufrage sur une île inconnue. Iphicrate s’inquiète : ils sont sur l’île des esclaves, où les anciens serviteurs révoltés gardent prisonniers les maîtres qui y abordent. Arlequin, lui, comprend vite que la situation tourne à son avantage, boit à sa bouteille et refuse de suivre son maître.

C’est l’exposition de la comédie et le premier renversement : le valet chante, le maître menace, et l’épée ne sert plus à rien. Arlequin reste gai tout du long ; la scène fonctionne si sa liberté nouvelle se découvre réplique après réplique, sans esprit de vengeance trop tôt.

48 répliques en prose, pour deux comédiens. Une scène vive, faite de répliques courtes, très demandée au collège et au lycée ; le rôle d’Arlequin a le plus de texte.

48 répliquesMarivaux

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Le texte
tes répliques
IPHICRATE

Arlequin !

ARLEQUIN

Mon patron !

IPHICRATE

Que deviendrons-nous dans cette île ?

ARLEQUIN

Nous deviendrons maigres, étiques, et puis morts de faim ; voilà mon sentiment et notre histoire.

IPHICRATE

Nous sommes seuls échappés du naufrage ; tous nos camarades ont péri, et j’envie maintenant leur sort.

ARLEQUIN

Hélas ! ils sont noyés dans la mer, et nous avons la même commodité.

IPHICRATE

Dis-moi ; quand notre vaisseau s’est brisé contre le rocher, quelques-uns des nôtres ont eu le temps de se jeter dans la chaloupe ; il est vrai que les vagues l’ont enveloppée : je ne sais ce qu’elle est devenue ;

IPHICRATE

mais peut-être auront-ils eu le bonheur d’aborder en quelque endroit de l’île, et je suis d’avis que nous les cherchions.

ARLEQUIN

Cherchons, il n’y a pas de mal à cela ; mais reposons-nous auparavant pour boire un petit coup d’eau-de-vie : j’ai sauvé ma pauvre bouteille, la voilà ;

ARLEQUIN

j’en boirai les deux tiers, comme de raison, et puis je vous donnerai le reste.

IPHICRATE

Eh ! ne perdons point de temps ; suis-moi : ne négligeons rien pour nous tirer d’ici. Si je ne me sauve, je suis perdu ; je ne reverrai jamais Athènes, car nous sommes dans l’île des Esclaves.

ARLEQUIN

Oh ! oh ! qu’est-ce que c’est que cette race-là ?

IPHICRATE

Ce sont des esclaves de la Grèce révoltés contre leurs maîtres, et qui depuis cent ans sont venus s’établir dans une île, et je crois que c’est ici : tiens, voici sans doute quelques-unes de leurs cases ;

IPHICRATE

et leur coutume, mon cher Arlequin, est de tuer tous les maîtres qu’ils rencontrent, ou de les jeter dans l’esclavage.

ARLEQUIN

Eh ! chaque pays a sa coutume ; ils tuent les maîtres, à la bonne heure ; je l’ai entendu dire aussi, mais on dit qu’ils ne font rien aux esclaves comme moi.

IPHICRATE

Cela est vrai.

ARLEQUIN

Eh ! encore vit-on.

IPHICRATE

Mais je suis en danger de perdre la liberté, et peut-être la vie : Arlequin, cela ne te suffit-il pas pour me plaindre ?

ARLEQUIN

(prenant sa bouteille pour boire.) Ah ! je vous plains de tout mon cœur, cela est juste.

IPHICRATE

Suis-moi donc.

ARLEQUIN

siffle. Hu, hu, hu.

IPHICRATE

Comment donc ! que veux-tu dire ?

ARLEQUIN

(distrait, chante.) Tala ta lara.

IPHICRATE

Parle donc, as-tu perdu l’esprit ? à quoi penses-tu ?

ARLEQUIN

(riant.) Ah, ah, ah, Monsieur Iphicrate, la drôle d’aventure ! je vous plains, par ma foi, mais je ne saurais m’empêcher d’en rire.

IPHICRATE

(à part les premiers mots.) (Le coquin abuse de ma situation ; j’ai mal fait de lui dire où nous sommes.) Arlequin, ta gaieté ne vient pas à propos ; marchons de ce côté.

ARLEQUIN

J’ai les jambes si engourdies.

IPHICRATE

Avançons, je t’en prie.

ARLEQUIN

Je t’en prie, je t’en prie ; comme vous êtes civil et poli ; c’est l’air du pays qui fait cela.

IPHICRATE

Allons, hâtons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la côte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens ; et en ce cas-là, nous nous rembarquerons avec eux.

ARLEQUIN

(en badinant.) Badin, comme vous tournez cela ! Il chante : L’embarquement est divin Quand on vogue, vogue, vogue, L’embarquement est divin, Quand on vogue avec Catin.

IPHICRATE

(retenant sa colère.) Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin.

ARLEQUIN

Mon cher patron, vos compliments me charment ; vous avez coutume de m’en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là ; et le gourdin est dans la chaloupe.

IPHICRATE

Eh ! ne sais-tu pas que je t’aime ?

ARLEQUIN

Oui ; mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé. Ainsi, tenez, pour ce qui est de nos gens, que le ciel les bénisse ! s’ils sont morts, en voilà pour longtemps ;

ARLEQUIN

s’ils sont en vie, cela se passera, et je m’en goberge.

IPHICRATE

(un peu ému.) Mais j’ai besoin d’eux, moi.

ARLEQUIN

(indifféremment.) Oh ! cela se peut bien, chacun a ses affaires : que je ne vous dérange pas !

IPHICRATE

Esclave insolent !

ARLEQUIN

(riant.) Ah ! ah ! vous parlez la langue d’Athènes ; mauvais jargon que je n’entends plus.

IPHICRATE

Méconnais-tu ton maître, et n’es-tu plus mon esclave ?

ARLEQUIN

(se reculant d’un air sérieux.) Je l’ai été, je le confesse à ta honte ; mais va, je te le pardonne ; les hommes ne valent rien.

ARLEQUIN

Dans le pays d’Athènes j’étais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort. Eh bien ! Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi ;

ARLEQUIN

on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice-là ; tu m’en diras ton sentiment, je t’attends là.

ARLEQUIN

Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable ; tu sauras mieux ce qu’il est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi.

ARLEQUIN

Adieu, mon ami ; je vais trouver mes camarades et tes maîtres. Il s’éloigne.

IPHICRATE

(au désespoir, courant après lui l’épée à la main.) Juste ciel ! peut-on être plus malheureux et plus outragé que je le suis ? Misérable ! tu ne mérites pas de vivre.

ARLEQUIN

Doucement, tes forces sont bien diminuées, car je ne t’obéis plus, prends-y garde.