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Acte III, Scène V

Le comte veut savoir si Figaro est au courant de ses vues sur Suzanne. Il le fait venir et le sonde, tandis que chacun parle à part. Il lui propose de l’emmener à Londres comme courrier de dépêches ; Figaro s’amuse à répondre que l’anglais est facile, puisque « God-dam » en est le fond. Puis le comte vante la politique, et Figaro en fait une définition féroce.

C’est un duel de feintes entre le maître et le valet. Chacun cherche ce que l’autre sait sans rien révéler lui-même, et les apartés disent au public ce que les répliques cachent. Les deux tirades de Figaro, sur l’anglais et sur la politique, sont parmi les plus connues de Beaumarchais.

83 répliques en prose, pour deux comédiens. Figaro porte les deux tiers du texte : beaucoup de répliques courtes, autour de deux tirades à faire briller.

83 répliquesBeaumarchais

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Le texte
tes répliques
FIGARO

Nous y voilà.

LE COMTE

… S’il en sait par elle un seul mot…

FIGARO

Je m’en suis douté.

LE COMTE

… Je lui fais épouser la vieille.

FIGARO

Les amours de monsieur Basile ?

LE COMTE

… Et voyons ce que nous ferons de la jeune.

FIGARO

Ah ! ma femme, s’il vous plaît.

LE COMTE

Hein ? quoi ? qu’est-ce que c’est ?

FIGARO

Moi, qui me rends à vos ordres.

LE COMTE

Et pourquoi ces mots ?…

FIGARO

Je n’ai rien dit.

LE COMTE

Ma femme, s’il vous plaît ?

FIGARO

C’est… la fin d’une réponse que je faisais : Allez le dire à ma femme, s’il vous plaît.

LE COMTE

Sa femme !… Je voudrais bien savoir quelle affaire peut arrêter monsieur, quand je le fais appeler ?

FIGARO

Je m’étais sali sur ces couches en tombant ; je me changeais.

LE COMTE

Faut-il une heure ?

FIGARO

Il faut le temps.

LE COMTE

Les domestiques ici… sont plus longs à s’habiller que les maîtres !

FIGARO

C’est qu’ils n’ont point de valets pour les y aider.

LE COMTE

… Je n’ai pas trop compris ce qui vous avait forcé tantôt de courir un danger inutile, en vous jetant…

FIGARO

Un danger ! on dirait que je me suis engouffré tout vivant…

LE COMTE

Essayez de me donner le change en feignant de le prendre, insidieux valet ! Vous entendez fort bien que ce n’est pas le danger qui m’inquiète, mais le motif.

FIGARO

Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout, comme le torrent de la Morena ; vous cherchez un homme, il vous le faut, ou vous allez briser les portes, enfoncer les cloisons !

FIGARO

Je me trouve là par hasard : qui sait, dans votre emportement si…

LE COMTE

Vous pouviez fuir par l’escalier.

FIGARO

Et vous, me prendre au corridor.

LE COMTE

Au corridor ! (À part.) Je m’emporte, et nuis à ce que je veux savoir.

FIGARO

Voyons-le venir, et jouons serré.

LE COMTE

Ce n’est pas ce que je voulais dire ; laissons cela. J’avais… oui, j’avais quelque envie de t’emmener à Londres, courrier de dépêches… mais, toutes réflexions faites…

FIGARO

Monseigneur a changé d’avis ?

LE COMTE

Premièrement, tu ne sais pas l’anglais.

FIGARO

Je sais God-dam.

LE COMTE

Je n’entends pas.

FIGARO

Je dis que je sais God-dam.

LE COMTE

Eh bien ?

FIGARO

Diable ! c’est une belle langue que l’anglais, il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam, en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. Voulez-vous tâter d’un bon poulet gras ?

FIGARO

entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne la broche.) God-dam ! on vous apporte un pied de bœuf salé, sans pain. C’est admirable !

FIGARO

Aimez-vous à boire un coup d’excellent bourgogne ou de clairet ? rien que celui-ci. (Il débouche une bouteille.) God-dam ! on vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction !

FIGARO

Rencontrez-vous une de ces jolies personnes qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches ? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah ! God-dam !

FIGARO

elle vous sangle un soufflet de crocheteur : preuve qu’elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant ;

FIGARO

mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue ; et si monseigneur n’a pas d’autre motif de me laisser en Espagne…

LE COMTE

Il veut venir à Londres ; elle n’a pas parlé.

FIGARO

Il croit que je ne sais rien ; travaillons-le un peu dans son genre.

LE COMTE

Quel motif avait la comtesse pour me jouer un pareil tour ?

FIGARO

Ma foi, monseigneur, vous le savez mieux que moi.

LE COMTE

Je la préviens sur tout, et la comble de présents.

FIGARO

Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire ?

LE COMTE

… Autrefois tu me disais tout.

FIGARO

Et maintenant je ne vous cache rien.

LE COMTE

Combien la comtesse t’a-t-elle donné pour cette belle association ?

FIGARO

Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du docteur ? Tenez, monseigneur, n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en faire un mauvais valet.

LE COMTE

Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours du louche en ce que tu fais ?

FIGARO

C’est qu’on en voit partout quand on cherche des torts.

LE COMTE

Une réputation détestable !

FIGARO

Et si je vaux mieux qu’elle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ?

LE COMTE

Cent fois je t’ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.

FIGARO

Comment voulez-vous ? La foule est là : chacun veut courir, on se presse, on pousse, on coudoie, on renverse ; arrive qui peut, le reste est écrasé. Aussi c’est fait ; pour moi, j’y renonce.

LE COMTE

À la fortune ? (À part.) Voici du neuf.

FIGARO

(À part.) À mon tour maintenant. (Haut.) Votre Excellence m’a gratifié de la conciergerie du château ; c’est un fort joli sort : à la vérité, je ne serai pas le courrier étrenné des nouvelles intéressantes ;

FIGARO

mais, en revanche, heureux avec ma femme au fond de l’Andalousie…

LE COMTE

Qui t’empêcherait de l’emmener à Londres ?

FIGARO

Il faudrait la quitter si souvent, que j’aurais bientôt du mariage par-dessus la tête.

LE COMTE

Avec du caractère et de l’esprit, tu pourrais un jour t’avancer dans les bureaux.

FIGARO

De l’esprit pour s’avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l’on arrive à tout.

LE COMTE

… Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.

FIGARO

Je la sais.

LE COMTE

Comme l’anglais : le fond de la langue !

FIGARO

Oui, s’il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ;

FIGARO

surtout de pouvoir au delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ;

FIGARO

jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ;

FIGARO

amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !

LE COMTE

Eh ! c’est l’intrigue que tu définis !

FIGARO

La politique, l’intrigue, volontiers ; mais, comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra ! J’aime mieux ma mie, oh gai ! comme dit la chanson du bon roi.

LE COMTE

Il veut rester. J’entends… Suzanne m’a trahi.

FIGARO

Je l’enfile, et le paye en sa monnaie.

LE COMTE

Ainsi tu espères gagner ton procès contre Marceline ?

FIGARO

Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand Votre Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes ?

LE COMTE

Au tribunal, le magistrat s’oublie, et ne voit plus que l’ordonnance.

FIGARO

Indulgente aux grands, dure aux petits…

LE COMTE

Crois-tu donc que je plaisante ?

FIGARO

Eh ! qui le sait, monseigneur ? Tempo è galant’uomo, dit l’Italien ; il dit toujours la vérité : c’est lui qui m’apprendra qui me veut du mal ou du bien.

LE COMTE

Je vois qu’on lui a tout dit ; il épousera la duègne.

FIGARO

Il a joué au fin avec moi, qu’a-t-il appris ?