Acte I, Scène II
Monsieur Jourdain reçoit son maître de musique et son maître à danser, qui préparent pour lui une sérénade. Il veut d’abord leur montrer sa robe de chambre en indienne et ses laquais en livrée, et demande leur avis à tout propos. Il écoute l’air composé par l’élève du maître de musique, le trouve lugubre et chante à la place la chanson de Jeanneton. Les musiciens lui présentent ensuite un dialogue en musique entre bergers.
C’est l’entrée en scène de Monsieur Jourdain, et tout son personnage y est déjà : la vanité, l’envie d’apprendre les manières des gens de qualité et le mauvais goût assumé. Les deux maîtres le flattent pour son argent tout en se moquant de lui.
102 répliques en prose, pour une distribution nombreuse : Monsieur Jourdain, les deux maîtres, une musicienne, des musiciens et des laquais. Une scène de troupe, avec ses parties chantées.
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Créer un compte gratuit pour téléchargerHé bien, messieurs ? Qu’est-ce ? Me ferez-vous voir votre petite drôlerie ?
Comment ? Quelle petite drôlerie ?
Hé ! la… Comment appelez-vous cela ? Votre prologue ou dialogue de chansons et de danse.
Ah ! ah !
Vous nous y voyez préparés.
Je vous ai fait un peu attendre ; mais c’est que je me fais habiller aujourd’hui comme les gens de qualité ; et mon tailleur m’a envoyé des bas de soie que j’ai pensé ne mettre jamais.
Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.
Je vous prie tous deux de ne vous point en aller qu’on ne m’ait apporté mon habit, afin que vous me puissiez voir.
Tout ce qu’il vous plaira.
Vous me verrez équipé comme il faut, depuis les pieds jusqu’à la tête.
Nous n’en doutons point.
Je me suis fait faire cette indienne-ci.
Elle est fort belle.
Mon tailleur m’a dit que les gens de qualité étoient comme cela le matin.
Cela vous sied à merveille.
Laquais ! holà, mes deux laquais !
Que voulez-vous, monsieur ?
Rien. C’est pour voir si vous m’entendez bien. (Au maître de musique et au maître à danser.) Que dites-vous de mes livrées ?
Elles sont magnifiques.
Voici encore un petit déshabillé pour faire le matin mes exercices.
Il est galant.
Laquais !
Monsieur.
L’autre laquais !
Monsieur.
Tenez ma robe. (Au maître de musique et au maître à danser.) Me trouvez-vous bien comme cela ?
Fort bien. On ne peut pas mieux.
Voyons un peu votre affaire.
Je voudrois bien auparavant vous faire entendre un air (montrant son élève) qu’il vient de composer pour la sérénade que vous m’avez demandée.
C’est un de mes écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.
Oui, mais il ne falloit pas faire faire cela par un écolier ; et vous n’étiez pas trop bon vous-même pour cette besogne-là.
Il ne faut pas, monsieur, que le nom d’écolier vous abuse. Ces sortes d’écoliers en savent autant que les plus grands maîtres ; et l’air est aussi beau qu’il s’en puisse faire. Écoutez seulement.
Donnez-moi ma robe, pour mieux entendre… Attendez, je crois que je serai mieux sans robe. Non, redonnez-la-moi ; cela ira mieux.
Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême Depuis qu’à vos rigueurs vos beaux yeux m’ont soumis. Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime, Hélas ! que pourriez-vous faire à vos ennemis ?
Cette chanson me semble un peu lugubre ; elle endort, et je voudrois que vous la pussiez un peu ragaillardir par-ci par-là.
Il faut, monsieur, que l’air soit accommodé aux paroles.
On m’en apprit un tout à fait joli, il y a quelque temps. Attendez… la… Comment est-ce qu’il dit ?
Par ma foi, je ne sais.
Il y a du mouton dedans.
Du mouton ?
Oui. Ah ! (Il chante.) Je croyois Jeanneton Aussi douce que belle ; Je croyois Jeanneton Plus douce qu’un mouton. Hélas ! hélas ! Elle est cent fois, mille fois plus cruelle Que n’est le tigre aux bois.
N’est-il pas joli ?
Le plus joli du monde.
Et vous le chantez bien.
C’est sans avoir appris la musique.
Vous devriez l’apprendre, monsieur, comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite liaison ensemble.
Et qui ouvrent l’esprit d’un homme aux belles choses.
Est-ce que les gens de qualité apprennent aussi la musique ?
Oui, monsieur.
Je l’apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre ; car, outre le maître d’armes qui me montre, j’ai arrêté encore un maître de philosophie qui doit commencer ce matin.
La philosophie est quelque chose ; mais la musique, monsieur, la musique…
La musique et la danse… La musique et la danse, c’est là tout ce qu’il faut.
Il n’y a rien qui soit si utile dans un État que la musique.
Il n’y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse.
Sans la musique, un État ne peut subsister,
Sans la danse, un homme ne sauroit rien faire.
Tous les désordres, toutes les guerres qu’on voit dans le monde, n’arrivent que pour n’apprendre pas la musique.
Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, et les manquements des grands capitaines, tout cela n’est venu que faute de savoir danser.
Comment cela ?
La guerre ne vient-elle pas d’un manque d’union entre les hommes ?
Cela est vrai.
Et si tous les hommes apprenoient la musique, ne seroit-ce pas le moyen de s’accorder ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle ?
Vous avez raison.
Lorsqu’un homme a commis un manquement dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille, ou au gouvernement d’un État, ou au commandement d’une armée, ne dit-on pas toujours : Un tel a fait un mauvais pas dans telle affaire ?
Oui, on dit cela.
Et faire un mauvais pas peut-il procéder d’autre chose que de ne savoir pas danser ?
Cela est vrai, et vous avez raison tous deux.
C’est pour vous faire voir l’excellence et l’utilité de la danse et de la musique.
Je comprends cela à cette heure.
Voulez-vous voir nos deux affaires ?
Oui.
Je vous l’ai déjà dit, c’est un petit essai que j’ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la musique.
Fort bien.
Allons, avancez, (À monsieur Jourdain.) Il faut vous figurer qu’ils sont habillés en bergers.
Pourquoi toujours des bergers ? On ne voit que cela partout.
Lorsqu’on a des personnes à faire parler en musique, il faut bien que, pour la vraisemblance, on donne dans la bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers ;
et il n’est guère naturel, en dialogue, que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions.
Passe, passe. Voyons. (UNE MUSICIENNE ET DEUX MUSICIENS.)
Un cœur, dans l’amoureux empire, De mille soins est toujours agité. On dit qu’avec plaisir on languit, on soupire, Mais quoi qu’on puisse dire, Il n’est rien de si doux que notre liberté.
Il n’est rien de si doux que les tendres ardeurs Qui font vivre deux cœurs Dans une même envie ; On ne peut être heureux sans amoureux désirs. Ôtez l’amour de la vie, Vous en ôtez les plaisirs.
Il seroit doux d’entrer sous l’amoureuse loi, Si l’on trouvoit en amour de la foi ; Mais, hélas ! ô rigueur cruelle ! On ne voit point de bergère fidèle ;
Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour, Doit faire pour jamais renoncer à l’amour.
Aimable ardeur !
Franchise heureuse !
Sexe trompeur !
Que tu m’es précieuse !
Que tu plais à mon cœur !
Que tu me fais d’horreur !
Ah ! quitte, pour aimer cette haine mortelle !
On peut, on peut te montrer Une bergère fidèle.
Hélas ! où la rencontrer ?
Pour défendre notre gloire, Je te veux offrir mon cœur.
Mais, bergère, puis-je croire Qu’il ne sera point trompeur ?
Voyons, par expérience, Qui des deux aimera mieux.
Qui manquera de constance, Le puissent perdre les dieux !
À des ardeurs si belles Laissons-nous enflammer ; Ah ! qu’il est doux d’aimer Quand deux cœurs sont fidèles ?
Est-ce tout ?
Oui.
Je trouve cela bien troussé, et il y a là dedans de petits dictons assez jolis.
Voici, pour mon affaire, un petit essai des plus beaux mouvements et des plus belles attitudes dont une danse puisse être variée.
Sont-ce encore des bergers ?
C’est ce qu’il vous plaira, (aux danseurs.) Allons.