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Acte I, Scène première

Le chœur des paysans accueille tour à tour le gouverneur de Perdican et la gouvernante de Camille. Maître Blazius arrive le premier, sur sa mule, et réclame du vin avant d’annoncer le retour de Perdican, reçu docteur à Paris. Vient ensuite Dame Pluche, sur son âne, qui réclame de l’eau et du vinaigre et annonce l’arrivée de Camille, sortie du couvent. Le chœur se moque de l’un comme de l’autre, et pressent une fête au château.

Musset ouvre sa pièce comme une comédie légère, presque une farce, avec deux fantoches qu’on ne prend pas au sérieux. Le chœur, emprunté à la tragédie grecque, est ici un groupe de paysans moqueurs. Il faut jouer les contrastes : Blazius rond et assoiffé, Pluche sèche et furieuse. Ce ton de fête donne toute sa force à la fin de la pièce, qui tourne au drame.

26 répliques en prose, pour trois rôles, le chœur pouvant être tenu à plusieurs. Le chœur et Maître Blazius portent chacun environ 40 % du texte, Dame Pluche un peu plus de 20 %. Une scène de groupe, commode pour un cours ou une troupe.

26 répliquesAlfred de Musset

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Le texte
tes répliques
LE CHŒUR

Doucement bercé sur sa mule fringante, messer Blazius s’avance dans les bleuets fleuris, vêtu de neuf, l’écritoire au côté.

LE CHŒUR

Comme un poupon sur l’oreiller, il se ballotte sur son ventre rebondi, et, les yeux à demi fermés, il marmotte un Pater noster dans son triple menton. Salut, maître Blazius ;

LE CHŒUR

vous arrivez au temps de la vendange, pareil à une amphore antique.

MAÎTRE BLAZIUS

Que ceux qui veulent apprendre une nouvelle d’importance m’apportent ici premièrement un verre de vin frais.

LE CHŒUR

Voilà notre plus grande écuelle ; buvez, maître Blazius ; le vin est bon, vous parlerez après.

MAÎTRE BLAZIUS

Vous saurez, mes enfants, que le jeune Perdican, fils de notre seigneur, vient d’atteindre à sa majorité, et qu’il est reçu docteur à Paris.

MAÎTRE BLAZIUS

Il revient aujourd’hui même au château, la bouche toute pleine de façons de parler si belles et si fleuries, qu’on ne sait que lui répondre les trois quarts du temps. Toute sa gracieuse personne est un livre d’or ;

MAÎTRE BLAZIUS

il ne voit pas un brin d’herbe à terre, qu’il ne vous dise comment cela s’appelle en latin ; et quand il fait du vent ou qu’il pleut, il vous dit tout clairement pourquoi.

MAÎTRE BLAZIUS

Vous ouvrirez des yeux grands comme la porte que voilà, de le voir dérouler un des parchemins qu’il a coloriés d’encres de toutes couleurs, de ses propres mains et sans en rien dire à personne.

MAÎTRE BLAZIUS

Enfin c’est un diamant fin des pieds à la tête, et voilà ce que je viens annoncer à M. le baron. Vous sentez que cela me fait quelque honneur, à moi, qui suis son gouverneur depuis l’âge de quatre ans ;

MAÎTRE BLAZIUS

ainsi donc, mes bons amis, apportez une chaise, que je descende un peu de cette mule-ci sans me casser le cou ; la bête est tant soit peu rétive, et je ne serais pas fâché de boire encore une gorgée avant d’entrer.

LE CHŒUR

Buvez, maître Blazius, et reprenez vos esprits. Nous avons vu naître le petit Perdican, et il n’était pas besoin, du moment qu’il arrive, de nous en dire si long.

LE CHŒUR

Puissions-nous retrouver l’enfant dans le cœur de l’homme !

MAÎTRE BLAZIUS

Ma foi, l’écuelle est vide, je ne croyais pas avoir tout bu. Adieu ; j’ai préparé, en trottant sur la route, deux ou trois phrases sans prétention qui plairont à monseigneur ; je vais tirer la cloche. (Il sort.)

LE CHŒUR

Durement cahotée sur son âne essoufflé, dame Pluche gravit la colline ; son écuyer transi gourdine à tour de bras le pauvre animal, qui hoche la tête, un chardon entre les dents.

LE CHŒUR

Ses longues jambes maigres trépignent de colère, tandis que de ses mains osseuses elle égratigne son chapelet. Bonjour donc, dame Pluche ; vous arrivez comme la fièvre, avec le vent qui fait jaunir les bois.

DAME PLUCHE

Un verre d’eau, canaille que vous êtes ! un verre d’eau et un peu de vinaigre !

LE CHŒUR

D’où venez-vous, Pluche, ma mie ? Vos faux cheveux sont couverts de poussière ; voilà un toupet de gâté, et votre chaste robe est retroussée jusqu’à vos vénérables jarretières.

DAME PLUCHE

Sachez, manants, que la belle Camille, la nièce de votre maître, arrive aujourd’hui au château.

DAME PLUCHE

Elle a quitté le couvent sur l’ordre exprès de monseigneur, pour venir en son temps et lieu recueillir, comme faire se doit, le bon bien qu’elle a de sa mère.

DAME PLUCHE

Son éducation, Dieu merci, est terminée, et ceux qui la verront auront la joie de respirer une glorieuse fleur de sagesse et de dévotion.

DAME PLUCHE

Jamais il n’y a rien eu de si pur, de si ange, de si agneau et de si colombe que cette chère nonnain ; que le seigneur Dieu du ciel la conduise ! Ainsi soit-il ! Rangez-vous, canaille ;

DAME PLUCHE

il me semble que j’ai les jambes enflées.

LE CHŒUR

Défripez-vous, honnête Pluche, et quand vous prierez Dieu, demandez de la pluie ; nos blés sont secs comme vos tibias.

DAME PLUCHE

Vous m’avez apporté de l’eau dans une écuelle qui sent la cuisine ; donnez-moi la main pour descendre ; vous êtes des butors et des malappris. (Elle sort.)

LE CHŒUR

Mettons nos habits du dimanche, et attendons que le baron nous fasse appeler. Ou je me trompe fort, ou quelque joyeuse bombance est dans l’air d’aujourd’hui. (Ils sortent.)