Scène

Acte III, scène 8 (tirade de Perdican)

Par Alfred de Musset

Camille prie seule dans un oratoire, après que l’orgueil et les mensonges l’ont éloignée de Perdican. Il entre, la surprend, et les deux cousins cessent enfin de jouer l’un avec l’autre. C’est la dernière scène de la pièce.

Perdican accuse l’orgueil d’avoir tout gâché, et l’aveu arrive simplement : nous nous aimons. Mais Rosette, la sœur de lait que Perdican avait courtisée par dépit, écoutait derrière l’autel. Un cri interrompt les retrouvailles. Le comédien doit jouer un bonheur qui ne dure que quelques répliques et que la pièce détruit aussitôt, sans laisser deviner la catastrophe par avance.

23 répliques en prose, dont plusieurs longues tirades lyriques pour Perdican — la perle tirée de l’abîme, le vert sentier bordé de buissons. La difficulté vient des images filées, faciles à interrompre au mauvais endroit. Scène de duo très travaillée en atelier, et passage attendu à l’oral dans les classes qui étudient Musset.

Chapitre : Acte III

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CAMILLE

M’avez-vous abandonnée, ô mon Dieu ? Vous le savez, lorsque je suis venue, j’avais juré de vous être fidèle ;

CAMILLE

quand j’ai refusé de devenir l’épouse d’un autre que vous, j’ai cru parler sincèrement devant vous et ma conscience, vous le savez, mon père ; ne voulez-vous donc plus de moi ? Oh !

CAMILLE

pourquoi faites-vous mentir la vérité elle-même ? Pourquoi suis-je si faible ? Ah ! malheureuse, je ne puis plus prier ! ((Entre Perdican.))

PERDICAN

Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu’es-tu venu faire entre cette fille et moi ? La voilà pâle et effrayée, qui presse sur les dalles insensibles son cœur et son visage.

PERDICAN

Elle aurait pu m’aimer, et nous étions nés l’un pour l’autre ; qu’es-tu venu faire sur nos lèvres, orgueil, lorsque nos mains allaient se joindre ?

CAMILLE

Qui m’a suivie ? Qui parle sous cette voûte ? Est-ce toi, Perdican ?

PERDICAN

Insensés que nous sommes ! nous nous aimons. Quel songe avons-nous fait, Camille ? Quelles vaines paroles, quelles misérables folies ont passé comme un vent funeste entre nous deux ?

PERDICAN

Lequel de nous a voulu tromper l’autre ? Hélas ! cette vie est elle-même un si pénible rêve ! pourquoi encore y mêler les nôtres ? Ô mon Dieu ! le bonheur est une perle si rare dans cet océan d’ici-bas !

PERDICAN

Tu nous l’avais donné, pêcheur céleste, tu l’avais tiré pour nous des profondeurs de l’abîme, cet inestimable joyau ; et nous, comme des enfants gâtés que nous sommes, nous en avons fait un jouet.

PERDICAN

Le vert sentier qui nous amenait l’un vers l’autre avait une pente si douce, il était entouré de buissons si fleuris, il se perdait dans un si tranquille horizon !

PERDICAN

Il a bien fallu que la vanité, le bavardage et la colère vinssent jeter leurs rochers informes sur cette route céleste, qui nous aurait conduits à toi dans un baiser !

PERDICAN

Il a bien fallu que nous nous fissions du mal, car nous sommes des hommes. Ô insensés ! nous nous aimons. ((Il la prend dans ses bras.))

CAMILLE

Oui, nous nous aimons, Perdican ; laisse-moi le sentir sur ton cœur. Ce Dieu qui nous regarde ne s’en offensera pas ; il veut bien que je t’aime ; il y a quinze ans qu’il le sait.

PERDICAN

Chère créature, tu es à moi ! ((Il l’embrasse ; on entend un grand cri derrière l’autel.))

CAMILLE

C’est la voix de ma sœur de lait.

PERDICAN

Comment est-elle ici ? je l’avais laissée dans l’escalier, lorsque tu m’as fait rappeler. Il faut donc qu’elle m’ait suivi sans que je m’en sois aperçu.

CAMILLE

Entrons dans cette galerie ; c’est là qu’on a crié.

PERDICAN

Je ne sais ce que j’éprouve ; il me semble que mes mains sont couvertes de sang.

CAMILLE

La pauvre enfant nous a sans doute épiés ; elle s’est encore évanouie ; viens, portons-lui secours ; hélas ! tout cela est cruel.

PERDICAN

Non, en vérité, je n’entrerai pas ; je sens un froid mortel qui me paralyse. Vas-y, Camille, et tâche de la ramener. (Camille sort.) Je vous en supplie, mon Dieu ! ne faites pas de moi un meurtrier !

PERDICAN

Vous voyez ce qui se passe ; nous sommes deux enfants insensés, et nous avons joué avec la vie et la mort ; mais notre cœur est pur ; ne tuez pas Rosette, Dieu juste !

PERDICAN

Je lui trouverai un mari, je réparerai ma faute, elle est jeune, elle sera heureuse ; ne faites pas cela, ô Dieu ! vous pouvez bénir encore quatre de vos enfants. Eh bien ! Camille, qu’y a-t-il ? ((Camille rentre.))

CAMILLE

Elle est morte. Adieu, Perdican !

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