Scène

Acte III, scène 3 (Une rue)

Par Alfred de Musset

Florence est tenue par le duc Alexandre de Médicis. Dans une rue, un officier allemand à son service arrête Thomas Strozzi ; des bourgeois s’attroupent et protestent, Pierre puis Philippe Strozzi accourent, et l’arrestation tourne à l’émeute. Plus loin, Lorenzo confie à Philippe qu’il tuera bientôt le duc.

L’extrait fait entendre la ville entière : la soldatesque étrangère, la colère des Strozzi, la rumeur des passants, un homme du peuple. Puis le registre change, et Lorenzo expose seul les raisons d’un meurtre dont il n’attend plus rien des autres. Il faut tenir ces deux régimes de jeu, le tumulte collectif d’abord, la confidence lucide ensuite, sans les mener sur le même souffle.

166 répliques en prose réparties sur huit rôles : c’est la scène la plus longue et la plus chorale du catalogue. Les interventions de foule sont courtes et se ressemblent, les tirades de Lorenzo sont amples et abstraites. À réserver à un travail de groupe, ou à l’apprentissage d’un seul rôle isolé dans l’ensemble.

Chapitre : Acte III

L'OFFICIER ALLEMAND

(Une rue. Un officier allemand et des soldats ; Thomas Strozzi, au milieu d'eux.) Si nous ne le trouvons pas chez lui, nous le trouverons chez les Pazzi.

THOMAS STROZZI

Va ton train, et ne sois pas en peine ; tu sauras ce qu'il en coûte.

L'OFFICIER ALLEMAND

Pas de menace ; j'exécute les ordres du duc, et n'ai rien à souffrir de personne.

THOMAS STROZZI

Imbécile ! qui arrête un Strozzi sur la parole d'un Médicis ! (Il se forme un groupe autour d'eux.)

UN BOURGEOIS

Pourquoi arrêtez-vous ce seigneur ? nous le connaissons bien, c'est le fils de Philippe.

UN AUTRE BOURGEOIS

Lâche-le ; nous répondons pour lui.

UN BOURGEOIS

Oui, oui, nous répondons pour les Strozzi. Laisse-le aller, ou prends garde à tes oreilles.

L'OFFICIER ALLEMAND

Hors de là, canaille ! laissez passer la justice du duc, si vous n'aimez pas les coups de hallebardes. (Pierre et Philippe arrivent.)

PIERRE STROZZI

Qu'y a-t-il ? quel est ce tapage ? Que fais-tu là, Thomas ?

UN BOURGEOIS

Empêche-le, Philippe, il veut emmener ton fils en prison.

PHILIPPE STROZZI

En prison ? et sur quel ordre ?

PIERRE STROZZI

En prison ? sais-tu à qui tu as affaire ?

L'OFFICIER ALLEMAND

Qu'on saisisse cet homme ! (Les soldats arrêtent Pierre.)

PIERRE STROZZI

Lâchez-moi, misérables, ou je vous éventre comme des pourceaux !

PHILIPPE STROZZI

Sur quel ordre agissez-vous, monsieur ?

L'OFFICIER ALLEMAND

(Montrant l'ordre du duc.) Voilà mon mandat. J'ai ordre d'arrêter Pierre et Thomas Strozzi. (Les soldats repoussent le peuple, qui leur jette des cailloux.)

PIERRE STROZZI

De quoi nous accuse-t-on ? qu'avons-nous fait ? Aidez-moi, mes amis ; rossons cette canaille. (Il tire son épée. Un autre détachement de soldats arrive.)

L'OFFICIER ALLEMAND

Venez ici ; prêtez-moi main-forte. (Pierre est désarmé.) En marche ! et le premier qui approche de trop près, un coup de pique dans le ventre ! Cela leur apprendra à se mêler de leurs affaires.

PIERRE STROZZI

On n'a pas le droit de m'arrêter sans un ordre des Huit. Je me soucie bien des ordres d'Alexandre ! Où est l'ordre des Huit ?

L'OFFICIER ALLEMAND

C'est devant eux que nous vous menons.

PIERRE STROZZI

Si c'est devant eux, je n'ai rien à dire. De quoi suis-je accusé ?

UN HOMME DU PEUPLE

Comment, Philippe, tu laisses emmener tes enfants au tribunal des Huit ?

PIERRE STROZZI

Répondez donc, de quoi suis-je accusé ?

L'OFFICIER ALLEMAND

Cela ne me regarde pas. (Les soldats sortent avec Pierre et Thomas.)

PIERRE STROZZI

(En sortant.) N'ayez aucune inquiétude, mon père ; les Huit me renverront souper à la maison, et le bâtard en sera pour ses frais de justice.

PHILIPPE STROZZI

(Seul, s'asseyant sur un banc.) J'ai beaucoup d'enfants, mais pas pour longtemps, si cela va si vite.

PHILIPPE STROZZI

Où en sommes-nous donc si une vengeance aussi juste que le ciel que voilà est clair est punie comme un crime !

PHILIPPE STROZZI

Eh quoi ! les deux aînés d'une famille vieille comme la ville, emprisonnés comme des voleurs de grand chemin ! la plus grossière insulte châtiée, un Salviati frappé, seulement frappé, et des hallebardes en jeu !

PHILIPPE STROZZI

Sors donc du fourreau, mon épée. Si le saint appareil des exécutions judiciaires devient la cuirasse des ruffians et des ivrognes, que la hache et le poignard, cette arme des assassins, protègent l'homme de bien.

PHILIPPE STROZZI

Ô Christ ! la justice devenue une entremetteuse, l'honneur des Strozzi souffleté en place publique, et un tribunal répondant des quolibets d'un rustre !

PHILIPPE STROZZI

Un Salviati jetant à la plus noble famille de Florence son gant taché de vin et de sang, et, lorsqu'on le châtie, tirant pour se défendre le coupe-tête du bourreau !

PHILIPPE STROZZI

Lumière du soleil ! j'ai parlé, il n'y a pas un quart d'heure, contre les idées de révolte, et voilà le pain qu'on me donne à manger, avec mes paroles de paix sur les lèvres !

PHILIPPE STROZZI

Allons ! mes bras, remuez ; et toi, vieux corps courbé par l'âge et par l'étude, redresse-toi pour l'action ! (Entre Lorenzo.)

LORENZO

Demandes-tu l'aumône, Philippe, assis au coin de cette rue ?

PHILIPPE STROZZI

Je demande l'aumône à la justice des hommes ; je suis un mendiant affamé de justice, et mon honneur est en haillons.

LORENZO

Quel changement va donc s'opérer dans le monde, et quelle nouvelle robe va revêtir la nature, si le masque de la colère s'est posé sur le visage auguste et paisible du vieux Philippe ?

LORENZO

Ô mon père ! quelles sont ces plaintes ? pour qui répands-tu sur la terre les joyaux les plus précieux qu'il y ait sous le soleil, les larmes d'un homme sans peur et sans reproche ?

PHILIPPE STROZZI

Il faut nous délivrer des Médicis, Lorenzo. Tu es un Médicis toi-même, mais seulement par ton nom ; si je t'ai bien connu, si la hideuse comédie que tu joues m'a trouvé impassible et fidèle spectateur, que l'homme sorte de l'histrion.

PHILIPPE STROZZI

Si tu as jamais été quelque chose d'honnête, sois-le aujourd'hui. Pierre et Thomas sont en prison.

LORENZO

Oui, oui, je sais cela.

PHILIPPE STROZZI

Est-ce là ta réponse ? Est-ce là ton visage, homme sans épée ?

LORENZO

Que veux-tu ? dis-le, et tu auras alors ma réponse.

PHILIPPE STROZZI

Agir ! Comment ? je n'en sais rien. Quel moyen employer, quel levier mettre sous cette citadelle de mort, pour la soulever et la pousser dans le fleuve ? quoi faire, que résoudre, quels hommes aller trouver ? je ne puis le savoir encore. Mais agir, agir, agir !

PHILIPPE STROZZI

Ô Lorenzo ! le temps est venu. N'es-tu pas diffamé, traité de chien et de sans-cœur ? Si je t'ai tenu, en dépit de tout, ma porte ouverte, ma main ouverte, mon cœur ouvert, parle, et que je voie si je me suis trompé.

PHILIPPE STROZZI

Ne m'as-tu pas parlé d'un homme qui s'appelle aussi Lorenzo, et qui se cache derrière le Lorenzo que voilà ? Cet homme n'aime-t-il pas sa patrie, n'est-il pas dévoué à ses amis ? Tu le disais, et je l'ai cru. Parle, parle, le temps est venu.

LORENZO

Si je ne suis pas tel que vous le désirez, que le soleil me tombe sur la tête !

PHILIPPE STROZZI

Ami, rire d'un vieillard désespéré, cela porte malheur ; si tu dis vrai, à l'action ! J'ai de toi des promesses qui engageraient Dieu lui-même, et c'est sur ces promesses que je t'ai reçu.

PHILIPPE STROZZI

Le rôle que tu joues est un rôle de boue et de lèpre, tel que l'enfant prodigue ne l'aurait pas joué dans un jour de démence ; et cependant je t'ai reçu.

PHILIPPE STROZZI

Quand les pierres criaient à ton passage, quand chacun de tes pas faisait jaillir des mares de sang humain, je t'ai appelé du nom sacré d'ami, je me suis fait sourd pour te croire, aveugle pour t'aimer ; j'ai laissé l'ombre de ta mauvaise réputation passer sur mon honneur, et mes enfants ont douté de moi en trouvant sur ma main la trace hideuse du contact de la tienne.

PHILIPPE STROZZI

Sois honnête, car je l'ai été ; agis, car tu es jeune, et je suis vieux.

LORENZO

Pierre et Thomas sont en prison ; est-ce là tout ?

PHILIPPE STROZZI

Ô ciel et terre ! oui, c'est là tout. Presque rien, deux enfants de mes entrailles qui vont s'asseoir au banc des voleurs.

PHILIPPE STROZZI

Deux têtes que j'ai baisées autant de fois que j'ai de cheveux gris, et que je vais trouver demain matin clouées sur la porte de la forteresse ; oui, c'est là tout, rien de plus, en vérité.

LORENZO

Ne me parle pas sur ce ton : je suis rongé d'une tristesse auprès de laquelle la nuit la plus sombre est une lumière éblouissante. (Il s'assoit près de Philippe.)

PHILIPPE STROZZI

Que je laisse mourir mes enfants, cela est impossible, vois-tu ! On m'arracherait les bras et les jambes, que, comme le serpent, les morceaux mutilés de Philippe se rejoindraient encore et se lèveraient pour la vengeance.

PHILIPPE STROZZI

Je connais si bien tout cela ! Les Huit ! un tribunal d'hommes de marbre ! une forêt de spectres, sur laquelle passe de temps en temps le vent lugubre du doute qui les agite pendant une minute, pour se résoudre en un mot sans appel.

PHILIPPE STROZZI

Un mot, un mot, ô conscience ! Ces hommes-là mangent, ils dorment, ils ont des femmes et des filles ! Ah ! qu'ils tuent et qu'ils égorgent ; mais pas mes enfants, pas mes enfants !

LORENZO

Pierre est un homme ; il parlera, et il sera mis en liberté.

PHILIPPE STROZZI

Ô mon Pierre, mon premier-né !

LORENZO

Rentrez chez vous, tenez-vous tranquille ; ou faites mieux, quittez Florence. Je vous réponds de tout, si vous quittez Florence.

PHILIPPE STROZZI

Moi, un banni ! moi dans un lit d'auberge à mon heure dernière ! Ô Dieu ! tout cela pour une parole d'un Salviati !

LORENZO

Sachez-le, Salviati voulait séduire votre fille, mais non pas pour lui seul. Alexandre a un pied dans le lit de cet homme ; il y exerce le droit du seigneur sur la prostitution.

PHILIPPE STROZZI

Et nous n'agirons pas ! Ô Lorenzo, Lorenzo ! tu es un homme ferme, toi ; parle-moi, je suis faible, et mon cœur est trop intéressé dans tout cela.

PHILIPPE STROZZI

Je m'épuise, vois-tu ! j'ai trop réfléchi ici-bas ; j'ai trop tourné sur moi-même, comme un cheval de pressoir ; je ne vaux plus rien pour la bataille. Dis-moi ce que tu penses ; je le ferai.

LORENZO

Rentrez chez vous, mon bon monsieur.

PHILIPPE STROZZI

Voilà qui est certain, je vais aller chez les Pazzi ; là sont cinquante jeunes gens tous déterminés. Ils ont juré d'agir ; je leur parlerai noblement, comme un Strozzi et comme un père, et ils m'entendront.

PHILIPPE STROZZI

Ce soir j'inviterai à souper les quarante membres de ma famille ; je leur raconterai ce qui m'arrive. Nous verrons, nous verrons ! rien n'est encore fait. Que les Médicis prennent garde à eux !

PHILIPPE STROZZI

Adieu, je vais chez les Pazzi ; aussi bien, j'y allais avec Pierre, quand on l'a arrêté.

LORENZO

Il y a plusieurs démons, Philippe ; celui qui te tente en ce moment n'est pas le moins à craindre de tous.

PHILIPPE STROZZI

Que veux-tu dire ?

LORENZO

Prends-y garde, c'est un démon plus beau que Gabriel : la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre ; c'est le bruit des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes.

LORENZO

Les larmes de ses yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs. Ses paroles épurent l'air autour de ses lèvres ; son vol est si rapide, que nul ne peut dire où il va.

LORENZO

Prends-y garde ! une fois dans ma vie je l'ai vu traverser les cieux. J'étais courbé sur mes livres ; le toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère. Que je l'aie écouté ou non, n'en parlons pas.

PHILIPPE STROZZI

Je ne te comprends qu'avec peine, et je ne sais pourquoi j'ai peur de te comprendre.

LORENZO

N'avez-vous dans la tête que cela : délivrer vos fils ? Mettez la main sur la conscience ; quelque autre pensée plus vaste, plus terrible, ne vous entraîne-t-elle pas comme un chariot étourdissant au milieu de cette jeunesse ?

PHILIPPE STROZZI

Eh bien ! oui, que l'injustice faite à ma famille soit le signal de la liberté. Pour moi, et pour tous, j'irai !

LORENZO

Prends garde à toi, Philippe, tu as pensé au bonheur de l'humanité.

PHILIPPE STROZZI

Que veut dire ceci ? Es-tu dedans comme dehors une vapeur infecte ? Toi qui m'as parlé d'une liqueur précieuse dont tu étais le flacon, est-ce là ce que tu renfermes ?

LORENZO

Je suis, en effet, précieux pour vous, car je tuerai Alexandre.

PHILIPPE STROZZI

Toi ?

LORENZO

Moi, demain ou après-demain. Rentrez chez vous, tâchez de délivrer vos enfants ; si vous ne le pouvez pas, laissez-leur subir une légère punition ; je sais pertinemment qu'il n'y a pas d'autres dangers pour eux, et je vous répète que d'ici à quelques jours il n'y aura pas plus d'Alexandre de Médicis à Florence qu'il n'y a de soleil à minuit.

PHILIPPE STROZZI

Quand cela serait vrai, pourquoi aurais-je tort de penser à la liberté ? Ne viendra-t-elle pas quand tu auras fait ton coup, si tu le fais ?

LORENZO

Philippe, Philippe, prends garde à toi. Tu as soixante ans de vertu sur ta tête grise ; c'est un enjeu trop cher pour le jouer aux dés.

PHILIPPE STROZZI

Si tu caches sous ces sombres paroles quelque chose que je puisse entendre, parle ; tu m'irrites singulièrement.

LORENZO

Tel que tu me vois, Philippe, j'ai été honnête. J'ai cru à la vertu, à la grandeur humaine, comme un martyr croit à son dieu. J'ai versé plus de larmes sur la pauvre Italie que Niobé sur ses filles.

PHILIPPE STROZZI

Eh bien, Lorenzo ?

LORENZO

Ma jeunesse a été pure comme l'or. Pendant vingt ans de silence, la foudre s'est amoncelée dans ma poitrine ; et il faut que je sois réellement une étincelle du tonnerre, car tout à coup, une certaine nuit que j'étais assis dans les ruines du colisée antique, je ne sais pourquoi, je me levai ; je tendis vers le ciel mes bras trempés de rosée, et je jurai qu'un des tyrans de ma patrie mourrait de ma main.

LORENZO

J'étais un étudiant paisible, je ne m'occupais alors que des arts et des sciences, et il m'est impossible de dire comment cet étrange serment s'est fait en moi. Peut-être est-ce là ce qu'on éprouve quand on devient amoureux.

PHILIPPE STROZZI

J'ai toujours eu confiance en toi, et cependant je crois rêver.

LORENZO

Et moi aussi. J'étais heureux alors ; j'avais le cœur et les mains tranquilles ; mon nom m'appelait au trône, et je n'avais qu'à laisser le soleil se lever et se coucher pour voir fleurir autour de moi toutes les espérances humaines.

LORENZO

Les hommes ne m'avaient fait ni bien ni mal ; mais j'étais bon, et, pour mon malheur éternel, j'ai voulu être grand. Il faut que je l'avoue : si la Providence m'a poussé à la résolution de tuer un tyran, quel qu'il fût, l'orgueil m'y a poussé aussi. Que te dirais-je de plus ? Tous les Césars du monde me faisaient penser à Brutus.

PHILIPPE STROZZI

L'orgueil de la vertu est un noble orgueil. Pourquoi t'en défendrais-tu ?

LORENZO

Tu ne sauras jamais, à moins d'être fou, de quelle nature est la pensée qui m'a travaillé. Pour comprendre l'exaltation fiévreuse qui a enfanté en moi le Lorenzo qui te parle, il faudrait que mon cerveau et mes entrailles fussent à nu sous un scalpel.

LORENZO

Une statue qui descendrait de son piédestal pour marcher parmi les hommes sur la place publique serait peut-être semblable à ce que j'ai été le jour où j'ai commencé à vivre avec cette idée : il faut que je sois un Brutus.

PHILIPPE STROZZI

Tu m'étonnes de plus en plus.

LORENZO

J'ai voulu d'abord tuer Clément VII ; je n'ai pu le faire, parce qu'on m'a banni de Rome avant le temps. J'ai recommencé mon ouvrage avec Alexandre. Je voulais agir seul, sans le secours d'aucun homme.

LORENZO

Je travaillais pour l'humanité ; mais mon orgueil restait solitaire au milieu de tous mes rêves philanthropiques. Il fallait donc entamer par la ruse un combat singulier avec mon ennemi.

LORENZO

Je ne voulais pas soulever les masses, ni conquérir la gloire bavarde d'un paralytique comme Cicéron ; je voulais arriver à l'homme, me prendre corps à corps avec la tyrannie vivante, la tuer, et après cela porter mon épée sanglante sur la tribune, et laisser la fumée du sang d'Alexandre monter au nez des harangueurs, pour réchauffer leur cervelle ampoulée.

PHILIPPE STROZZI

Quelle tête de fer as-tu, ami ! quelle tête de fer !

LORENZO

La tâche que je m'imposais était rude avec Alexandre. Florence était, comme aujourd'hui, noyée de vin et de sang. L'empereur et le pape avaient fait un duc d'un garçon boucher.

LORENZO

Pour plaire à mon cousin, il fallait arriver à lui porté par les larmes des familles ; pour devenir son ami, et acquérir sa confiance, il fallait baiser sur ses lèvres épaisses tous les restes de ses orgies. J'étais pur comme un lis, et cependant je n'ai pas reculé devant cette tâche.

LORENZO

Ce que je suis devenu à cause de cela, n'en parlons pas. Tu dois comprendre ce que j'ai souffert, et il y a des blessures dont on ne lève pas l'appareil impunément. Je suis devenu vicieux, lâche, un objet de honte et d'opprobre ; qu'importe ? ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

PHILIPPE STROZZI

Tu baisses la tête ; tes yeux sont humides.

LORENZO

Non, je ne rougis point ; les masques de plâtre n'ont point de rougeur au service de la honte. J'ai fait ce que j'ai fait.

LORENZO

Tu sauras seulement que j'ai réussi dans mon entreprise. Alexandre viendra bientôt dans un certain lieu d'où il ne sortira pas debout. Je suis au terme de ma peine, et sois certain, Philippe, que le buffle sauvage, quand le bouvier l'abat sur l'herbe, n'est pas entouré de plus de filets, de plus de nœuds coulants que je n'en ai tissu autour de mon bâtard.

LORENZO

Ce cœur, jusques auquel une armée ne serait pas parvenue en un an, il est maintenant à nu sous ma main ; je n'ai qu'à laisser tomber mon stylet pour qu'il y entre. Tout sera fait. Maintenant, sais-tu ce qui m'arrive, et ce dont je veux t'avertir ?

PHILIPPE STROZZI

Tu es notre Brutus si tu dis vrai.

LORENZO

Je me suis cru un Brutus, mon pauvre Philippe ; je me suis souvenu du bâton d'or couvert d'écorce. Maintenant je connais les hommes et je te conseille de ne pas t'en mêler.

PHILIPPE STROZZI

Pourquoi ?

LORENZO

Ah ! vous avez vécu tout seul, Philippe. Pareil à un fanal éclatant, vous êtes resté immobile au bord de l'océan des hommes, et vous avez regardé dans les eaux la réflexion de votre propre lumière ; du fond de votre solitude, vous trouviez l'océan magnifique sous le dais splendide des cieux ; vous ne comptiez pas chaque flot, vous ne jetiez pas la sonde ; vous étiez plein de confiance dans l'ouvrage de Dieu.

LORENZO

Mais moi, pendant ce temps-là, j'ai plongé ; je me suis enfoncé dans cette mer houleuse de la vie ; j'en ai parcouru toutes les profondeurs, couvert de ma cloche de verre ; tandis que vous admiriez la surface, j'ai vu les débris des naufrages, les ossements et les Léviathans.

PHILIPPE STROZZI

Ta tristesse me fend le cœur.

LORENZO

C'est parce que je vous vois tel que j'ai été, et sur le point de faire ce que j'ai fait, que je vous parle ainsi. Je ne méprise point les hommes ; le tort des livres et des historiens est de nous les montrer différents de ce qu'ils sont.

LORENZO

La vie est comme une cité ; on peut y rester cinquante ou soixante ans sans voir autre chose que des promenades et des palais ; mais il ne faut pas entrer dans les tripots, ni s'arrêter, en rentrant chez soi, aux fenêtres des mauvais quartiers.

LORENZO

Voilà mon avis, Philippe ; s'il s'agit de sauver tes enfants, je te dis de rester tranquille ; c'est le meilleur moyen pour qu'on te les renvoie après une petite semonce. S'il s'agit de tenter quelque chose pour les hommes, je te conseille de te couper les bras, car tu ne seras pas longtemps à t'apercevoir qu'il n'y a que toi qui en aies.

PHILIPPE STROZZI

Je conçois que le rôle que tu joues t'ait donné de pareilles idées. Si je te comprends bien, tu as pris, dans un but sublime, une route hideuse, et tu crois que tout ressemble à ce que tu as vu.

LORENZO

Je me suis réveillé de mes rêves, rien de plus. Je te dis le danger d'en faire. Je connais la vie, et c'est une vilaine cuisine, sois-en persuadé. Ne mets pas la main là dedans, si tu respectes quelque chose.

PHILIPPE STROZZI

Arrête ; ne brise pas comme un roseau mon bâton de vieillesse. Je crois à tout ce que tu appelles des rêves ; je crois à la vertu, à la pudeur et à la liberté.

LORENZO

Et me voilà dans la rue, moi, Lorenzaccio ! et les enfants ne me jettent pas de la boue ! Les lits des filles sont encore chauds de ma sueur, et les pères ne prennent pas, quand je passe, leurs couteaux et leurs balais pour m'assommer !

LORENZO

Au fond de ces dix mille maisons que voilà, la septième génération parlera encore de la nuit où j'y suis entré, et pas une ne vomit à ma vue un valet de charrue qui me fende en deux comme une bûche pourrie !

LORENZO

L'air que vous respirez, Philippe, je le respire ; mon manteau de soie bariolé traîne paresseusement sur le sable fin des promenades ; pas une goutte de poison ne tombe dans mon chocolat ; que dis-je ?

LORENZO

ô Philippe ! les mères pauvres soulèvent honteusement le voile de leurs filles quand je m'arrête au seuil de leurs portes ; elles me laissent voir leur beauté avec un sourire plus vil que le baiser de judas, tandis que moi, pinçant le menton de la petite, je serre les poings de rage en remuant dans ma poche quatre ou cinq méchantes pièces d'or.

PHILIPPE STROZZI

Que le tentateur ne méprise pas le faible ; pourquoi tenter lorsque l'on doute ?

LORENZO

Suis-je un Satan ? Lumière du Ciel ! je m'en souviens encore, j'aurais pleuré avec la première fille que j'ai séduite si elle ne s'était mise à rire.

LORENZO

Quand j'ai commencé à jouer mon rôle de Brutus moderne, je marchais dans mes habits neufs de la grande confrérie du vice comme un enfant de dix ans dans l'armure d'un géant de la fable. Je croyais que la corruption était un stigmate, et que les monstres seuls le portaient au front.

LORENZO

J'avais commencé à dire tout haut que mes vingt années de vertu étaient un masque étouffant ; ô Philippe ! j'entrai alors dans la vie, et je vis qu'à mon approche tout le monde en faisait autant que moi ; tous les masques tombaient devant mon regard ; l'humanité souleva sa robe, et me montra, comme à un adepte digne d'elle, sa monstrueuse nudité.

LORENZO

J'ai vu les hommes tels qu'ils sont, et je me suis dit : Pour qui est-ce donc que je travaille ? Lorsque je parcourais les rues de Florence, avec mon fantôme à mes côtés, je regardais autour de moi, je cherchais les visages qui me donnaient du cœur, et je me demandais : Quand j'aurai fait mon coup, celui-là en profitera-t-il ?

LORENZO

J'ai vu les républicains dans leurs cabinets ; je suis entré dans les boutiques ; j'ai écouté et j'ai guetté. J'ai recueilli les discours des gens du peuple ; j'ai vu l'effet que produisait sur eux la tyrannie ; j'ai bu dans les banquets patriotiques le vin qui engendre la métaphore et la prosopopée ; j'ai avalé entre deux baisers les armes les plus vertueuses ; j'attendais toujours que l'humanité me laissât voir sur sa face quelque chose d'honnête.

LORENZO

J'observais comme un amant observe sa fiancée en attendant le jour des noces.

PHILIPPE STROZZI

Si tu n'as vu que le mal, je te plains, mais je ne puis te croire. Le mal existe, mais non pas sans le bien ; comme l'ombre existe, mais non sans la lumière.

LORENZO

Tu ne veux voir en moi qu'un mépriseur d'hommes : c'est me faire injure. Je sais parfaitement qu'il y en a de bons ; mais à quoi servent-ils ? que font-ils ? comment agissent-ils ?

LORENZO

Qu'importe que la conscience soit vivante, si le bras est mort ? Il y a de certains côtés par où tout devient bon : un chien est un ami fidèle ; on peut trouver en lui le meilleur des serviteurs, comme on peut voir aussi qu'il se roule sur les cadavres et que la langue avec laquelle il lèche son maître sent la charogne d'une lieue.

LORENZO

Tout ce que j'ai à voir, moi, c'est que je suis perdu, et que les hommes n'en profiteront pas plus qu'ils ne me comprendront.

PHILIPPE STROZZI

Pauvre enfant, tu me navres le cœur ! Mais si tu es honnête, quand tu auras délivré ta patrie, tu le redeviendras.

PHILIPPE STROZZI

Cela réjouit mon vieux cœur, Lorenzo, de penser que tu es honnête ; alors tu jetteras ce déguisement hideux qui te défigure, et tu redeviendras d'un métal aussi pur que les statues de bronze d'Harmodius et d'Aristogiton.

LORENZO

Philippe, Philippe, j'ai été honnête. La main qui a soulevé une fois le voile de la vérité ne peut plus le laisser retomber ; elle reste immobile jusqu'à la mort, tenant toujours ce voile terrible, et l'élevant de plus en plus au-dessus de la tête de l'homme, jusqu'à ce que l'ange du sommeil éternel lui bouche les yeux.

PHILIPPE STROZZI

Toutes les maladies se guérissent ; et le vice est une maladie aussi.

LORENZO

Il est trop tard. Je me suis fait à mon métier. Le vice a été pour moi un vêtement ; maintenant il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté.

LORENZO

Brutus a fait le fou pour tuer Tarquin, et ce qui m'étonne en lui, c'est qu'il n'y ait pas laissé sa raison. Profite de moi, Philippe, voilà ce que j'ai à te dire : ne travaille pas pour ta patrie.

PHILIPPE STROZZI

Si je te croyais, il me semble que le ciel s'obscurcirait pour toujours, et que ma vieillesse serait condamnée à marcher à tâtons. Que tu aies pris une route dangereuse, cela peut être ; pourquoi ne pourrais-je en prendre une autre qui me mènerait au même point ? Mon intention est d'en appeler au peuple, et d'agir ouvertement.

LORENZO

Prends garde à toi, Philippe ; celui qui te le dit sait pourquoi il le dit. Prends le chemin que tu voudras, tu auras toujours affaire aux hommes.

PHILIPPE STROZZI

Je crois à l'honnêteté des républicains.

LORENZO

Je te fais une gageure. Je vais tuer Alexandre ; une fois mon coup fait, si les républicains se comportent comme ils le doivent, il leur sera facile d'établir une république, la plus belle qui ait jamais fleuri sur la terre. Qu'ils aient pour eux le peuple, et tout est dit.

LORENZO

Je te gage que ni eux ni le peuple ne feront rien. Tout ce que je te demande, c'est de ne pas t'en mêler ; parle, si tu le veux, mais prends garde à tes paroles, et encore plus à tes actions. Laisse-moi faire mon coup ; tu as les mains pures, et moi, je n'ai rien à perdre.

PHILIPPE STROZZI

Fais-le, et tu verras.

LORENZO

Soit, — mais souviens-toi de ceci. Vois-tu dans cette petite maison cette famille assemblée autour d'une table ? ne dirait-on pas des hommes ? Ils ont un corps, et une âme dans ce corps.

LORENZO

Cependant, s'il me prenait envie d'entrer chez eux, tout seul, comme me voilà, et de poignarder leur fils aîné au milieu d'eux, il n'y aurait pas un couteau de levé sur moi.

PHILIPPE STROZZI

Tu me fais horreur. Comment le cœur peut-il rester grand avec des mains comme les tiennes ?

LORENZO

Viens, rentrons à ton palais, et tâchons de délivrer tes enfants.

PHILIPPE STROZZI

Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles ?

LORENZO

Pourquoi ? tu le demandes ?

PHILIPPE STROZZI

Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta patrie, comment le commets-tu ?

LORENZO

Tu me demandes cela en face ? regarde-moi un peu. J'ai été beau, tranquille et vertueux.

PHILIPPE STROZZI

Quel abîme ! quel abîme tu m'ouvres !

LORENZO

Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre ? Veux-tu donc que je m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno ? veux-tu donc que je sois un spectre, et qu'en frappant sur ce squelette, (Il frappe sa poitrine.) il n'en sorte aucun son ?

LORENZO

Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d'autrefois ? Songes-tu que ce meurtre, c'est tout ce qui me reste de ma vertu ?

LORENZO

Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d'herbe où j'aie pu cramponner mes ongles ? Crois-tu donc que je n'aie plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte ? et veux-tu que je laisse mourir en silence l'énigme de ma vie ?

LORENZO

Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs. Mais j'aime le vin, le jeu et les filles ; comprends-tu cela ?

LORENZO

Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d'infamie ; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche ;

LORENZO

j'en ai assez de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent d'injures pour se dispenser de m'assommer, comme ils le devraient. J'en ai assez d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain ; il faut que le monde sache un peu qui je suis, et qui il est.

LORENZO

Dieu merci ! c'est peut-être demain que je tue Alexandre ; dans deux jours j'aurai fini. Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour d'une curiosité monstrueuse apportée d'Amérique, pourront satisfaire leur gosier et vider leur sac à paroles.

LORENZO

Que les hommes me comprennent ou non, qu'ils agissent ou n'agissent pas, j'aurai dit tout ce que j'ai à dire ; je leur ferai tailler leur plume, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, et l'humanité gardera sur sa joue le soufflet de mon épée marqué en traits de sang.

LORENZO

Qu'ils m'appellent comme ils voudront, Brutus ou Érostrate, il ne me plaît pas qu'ils m'oublient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête en m'entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d'Alexandre ; dans deux jours les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.

PHILIPPE STROZZI

Tout cela m'étonne, et il y a dans tout ce que tu m'as dit des choses qui me font peine, et d'autres qui me font plaisir. Mais Pierre et Thomas sont en prison, et je ne saurais là-dessus m'en fier à personne qu'à moi-même.

PHILIPPE STROZZI

C'est en vain que ma colère voudrait ronger son frein ; mes entrailles sont émues trop vivement ; tu peux avoir raison, mais il faut que j'agisse ; je vais rassembler mes parents.

LORENZO

Comme tu voudras ; mais prends garde à toi. Garde-moi le secret, même avec tes amis, c'est tout ce que je demande. (Ils sortent.)

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